Chapter Text
2016
La route s'étirait sans fin. De chaque côté, les arbres défilaient dans des rangées serrées et régulières, presque identiques de troncs sombres couverts à leur cimes d'un feuillage d'un vert dense qui se fondaient les uns dans les autres, jusqu'à devenir une masse continue. Ils étaient alignés comme des silhouettes figées dans leur danse, et entre eux, des éclats de lumière qui venaient mourir contre les vitres.
Chan regardait sans vraiment voir. Son reflet se superposait au paysage morcelé par les ombres qui passaient à intervalles réguliers. Par moments, son visage disparaissait complètement, avalé par le mouvement.
Le moteur de la voiture tournait bas. Le bourdonnement sourd et constant qui en découlait s'était installé quelque part entre sa poitrine et sa nuque. À côté de lui, Seungjae conduisait sans parler. Ses mains étaient posées fermement sur le volant. Il avait le regard droit, accroché à la route comme à quelque chose de trop fragile pour être lâché. Il n'avait pas mis de musique, pas allumé la radio. Rien. Juste le bruit du moteur et des pneus sur la route comme seul fond sonore.
Ils roulaient depuis un moment déjà. Les mêmes arbres continuaient de défiler en une procession solennelle. La route s'était rapidement éloignée de la ville et avait laissé place à des paysages plus calmes et ouverts. L'absence de bruit et de monde berçait Chan. Bien qu'il ait grandi dans ce genre de paysage, il se trouvait livré à cette impression étrange que le temps passait différemment, comme pour la première fois.
Il laissa sa tête glisser doucement contre la vitre. Son front reposa contre le verre tiède. À chaque vibration de la route, le contact se brisait et revenait aussitôt en un rythme discret, presque apaisant.
Cheongdo ne devrait plus être très loin, se surprit-il à penser. Le nom lui était revenu sans effort comme un souvenir qui remonte à la surface, comme quelque chose qu'il n'avait jamais vraiment quitté. Il n'était pas retourné là-bas depuis la remise des diplômes.
Un éclat de lumière glissa sur sa vitre et disparut aussitôt. Il se demanda, sans vraiment s'attarder, à quel moment tout avait foiré. Sûrement après une suite d'événements. Ou une lente dérive. Non, l'idée ne tenait pas. C'était trop simple. Cela devait être quelque chose de plus net que ça. Une sorte de point de non retour. Un instant qu'il s'efforçait d'enfouir au fond de sa mémoire. Ses doigts bougèrent légèrement contre sa cuisse.
Ça serait ridicule, qu'un seul moment puisse suffire à tout faire basculer, pensa-t-il. Qu'une seule phrase, qu'un seul geste aurait changé le cours de leur vie. Non, cela devait remonter à plus loin. Mais pourtant...
Il aurait dû s'escrimer à être différent. Ou à garder la tête baissée, comme tant d'autres avaient fait autour de lui. Il détourna le regard, comme si l'horizon pouvait absorber ce qui était en train de remonter le long de sa gorge.
Le paysage continuait de se répéter, encore et encore. Les mêmes lignes et couleurs, encore et encore. Une sensation étrange s'installa dans sa poitrine. Il se força à fermer les yeux, comme pour couper court. Les images surgirent aussitôt, brutales et désordonnées. Les mêmes images qui avaient pour habitude d'hanter son esprit quand il était parti. Une salle de classe. Un couloir. Une voix. Des rires étouffés. Des visages dont il ne retenait plus que des fragments. Puis, plus rien.
De ces moments, il ne lui restait plus rien, si ce n'est que ce sentiment persistant que les choses auraient pu être différentes. Le bruit du clignotant le ramena aux côtés de Seungjae. Chan rouvrit les yeux lentement. La lumière le frappa de plein fouet. Il la laissa l'aveugler quelques secondes, sans bouger.
La voiture ralentissait. Les arbres s'écartèrent, laissant place à une route plus étroite. Le goudron était fissuré par endroits et un grillage longeait le bas-côté, mangé par la végétation. Au loin, à peine visible entre les branches, une silhouette familière se dessinait. Le lycée. Le bâtiment paraissait plus petit que dans ses souvenirs, plus vide. Comme si le temps, qui était passé par là, avait retiré quelque chose, sans jamais le remplacer.
Seungjae ralentit encore, tourna sans un mot, et s'engagea sur le parking. Les pneus crissèrent sur le gravier. Il n'y avait presque personne. Quelques voitures abandonnées à distances, couvertes de poussières et une herbe sèche qui poussait entre les fissures du sol.
Le moteur continua de tourner quelques secondes après qu'il se soit garé. Puis Seungjae coupa le contact. Chan ne bougea pas pour autant. Ses yeux restaient fixés droit devant lui, sur la façade du bâtiment, sur les fenêtres noires, sur cette pensée que rien n'avait vraiment changé.
À côté de lui, Seungjae relâcha enfin ses mains du volant et reposa sa tête contre l'appui-tête. Ses doigts restèrent un instant suspendus dans le vide, comme s'il ne savait plus trop quoi en faire. Il inspira longuement.
Seungjae fixait lui aussi la façade. Ses doigts tapotèrent une fois contre le volant. Puis une deuxième. Un rythme irrégulier, vite abandonné.
— C'est marrant, finit par dire Seungjae, sa voix basse. Tout revient toujours à toi.
Il n'avait pas tourné la tête, le regard comme accroché à la façade. Chan fronça légèrement les sourcils, sans répondre immédiatement. Il laissa le silence passer entre eux. Seungjae enchaîna.
— Cette affaire, ces gens... et maintenant le lycée. Une vraie toile tissée autour de toi, murmura-t-il, un léger rictus au coin des lèvres. Tu penses que Joonseo savait que ta pitié allait le condamner ?
Cette fois, Chan tourna la tête vers lui, juste assez pour laisser son regard glisser sur le profil de Seungjae.
— Tu veux dire quoi par là ?
Seungjae secoua la tête.
— Rien. Laisse tomber. Je dois être fatigué.
Mais Chan ne détourna pas le regard. La discussion était déjà lancée.
— Non vas-y. Dis-le.
Seungjae resta immobile, comme s'il hésitait encore à reculer. Puis il céda. À quoi bon cacher ce qu'il avait sur le cœur, maintenant qu'ils étaient si proches d'attraper ceux qui avaient fait ça ? Peut-être valait-il mieux en finir avec ses doutes.
— C'est juste qu'à chaque fois qu'on creuse un peu, on retombe sur toi.
Chan se força à inspirer lentement. Ses doigts tremblaient de nouveau. Il avait l'impression de se retrouver de nouveau devant le comité disciplinaire. Dans cette pièce froide, assis sur une chaise, face à des officiers alignés derrière une table, le verdict se reflétant déjà dans leurs yeux avant même qu'il n'ait pu ouvrir la bouche. À devoir s'expliquer, se justifier, dans le vide. Le ton de Seungjae lui rappelait ce moment.
— J'ai rien fait, Seungjae, je te le ju-
— Arrête.
La force avec laquelle le mot fut lâché tua toute tentative de nier. Chan sentit sa voix se refermer dans sa gorge. Seungjae tourna enfin la tête. Son regard accrocha le sien. Chan se trouva incapable de détourner les yeux. Un rire moqueur franchit les lèvres de Seungjae.
— T'as toujours fait ça, Chan. À l'époque déjà. Tu décides de ce que les gens ont le droit de savoir... de ce que tu t'estimes en droit de leur cacher. Toujours le même, sous cette façade.
Chan serra la mâchoire.
— C'est faux. Si j'ai fait ça, c'était pour le bien de-
Seungjae eut un sourire bref.
— Vraiment ? Parce que là, on parle d'une preuve liée à une affaire de meurtre... et t'as décidé de rien dire. Pourquoi ? Si ce n'est pas pour ton ego. Tu veux apparaître comme le sauveur ? Toujours à vouloir baigner dans la lumière, ton auréole sur la tête.
Chan ferma les yeux, les plissant, comme pour ravaler ses larmes. Quand il les rouvrit, son regard était trouble. La cruauté des mots le coupait net. Ou peut-être était-ce simplement le fait que ça vienne de lui.
— C'est plus compliqué que-
— Non, ça ne l'est pas. Quoique, pour toi... qui n'as jamais su penser aux autres comme des égaux...
Le silence retomba. Lourd, presque visible dans l'air chauffé de l'habitacle, comme un mirage. Seungjae reprit, comme si, une fois la brèche ouverte, il ne pouvait plus s'arrêter.
— Tu te prends pour qui, exactement ? À décider pour les autres ? À trier ? À juger dans ton pauvre coin ? À jouer au dieu ?
Chan ne bougea pas. Il encaissait chaque mot que Seungjae lui crachait, comme une punition méritée.
— Tu crois vraiment que t'es le seul à comprendre ? Que t'as le droit de choisir qui mérite de vivre paisiblement ? Qui mérite d'être sauvé ?
L'air devenait étouffant autour d'eux. Chan finit par parler.
— C'est pas ça. Tu comprends pas.
Sa voix était basse. Sans colère. Mais teintée de quelque chose de plus fragile. Seungjae eut un sourire fatigué.
— Bien sûr. Personne comprend jamais. Sauf toi.
Il vit Chan serrer les dents. Mais cette fois, Seungjae n'allait pas s'arrêter. Pas après tout ça. Il se réinstalla dans son siège, fixant droit devant lui. Pourtant, il sentait encore le regard de Chan posé sur lui.
— Tu crois que ça marche, ton truc ?
Sa voix avait baissé d'un cran. Chan ne répondit pas tout de suite. Ses doigts s'étaient figés. Il fixait un point indistinct devant lui, sans vraiment le voir.
— De quoi tu parles ?
Seungjae expira par le nez, lentement. Un souffle court, fatigué.
— Cette manière que t'as... de t'accrocher aux gens. Comme si t'allais pouvoir les retenir. Les empêcher de-
Il s'interrompit. Ses doigts se resserrèrent sur le volant. Puis il reprit.
— Comme si t'avais ce pouvoir-là.
Chan sentit quelque chose se tendre en lui.
— J'essaie pas de-
— Si.
Le mot claqua, sec. Seungjae tourna légèrement la tête, juste assez pour que ses yeux viennent se poser sur lui, sans s'y arrêter vraiment.
— C'est exactement ce que tu fais. Et ça finit toujours pareil.
Chan inspira, de manière plus courte cette fois.
— Tu sais pas de quoi tu parles.
Seungjae eut un sourire sans joie. Il se redressa légèrement, son épaule frottant contre le dossier.
— Ah ouais ? Et celui qui a déserté. Celui que t'étais censé ramener.
Sa voix n'avait pas monté. Rien n'avait changé dans son ton. C'était pire comme ça.
— Il avait un nom, murmura Chan.
Seungjae ne répondit pas tout de suite. Ses yeux restaient fixés droit devant lui.
— Tu m'as laissé seul là-bas, continua Chan, plus bas. Tu aurais dû être là.
Cette fois, le regard de Seungjae vacilla.
— Et t'étais où ?
Le silence se fissura. Chan avala difficilement.
— Parce que moi, j'y étais.
Sa voix trembla, juste une seconde, avant de se stabiliser. Ses doigts se crispèrent.
— J'ai fait ce que j'ai pu. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Et j'essaie encore. Tous les jours.
Le moteur encore tiède cliqueta faiblement sous le capot. Seungjae passa une main sur son visage, brièvement. Ses doigts s'arrêtèrent une seconde contre sa bouche, comme pour retenir les mots qu'il savait être en train de monter. Il savait. Il savait exactement où ça allait mener.
Il aurait pu s'arrêter là. Il aurait dû. Mais quelque chose, déjà trop entamé, le poussa à continuer. Une colère qui n'avait jamais vraiment disparu. Ou est-ce que c'était quelque chose de plus brut, plus vicieux ? Une envie de lui faire mal, juste une fois. De rendre coup pour coup. Alors, il parla.
— C'est ça, ton problème.
Chan releva les yeux.
— Tu crois que "faire de ton mieux", ça suffit.
Sa voix s'était durcie.
— Tu crois que ça excuse tout. Mais ça change rien au résultat.
Chaque mot tombait lentement.
— Il est mort, Chan. Et toi, t'étais là. Ça t'a pas empêché de le perdre.
L'air dans ses poumons se vida d'un coup. Le regard de Chan se figea.
— Et Joonseo ?
Seungjae pencha légèrement la tête.
— Tu crois que ça va être différent ?
Chan sentit sa gorge se serrer.
— Arrête.
— T'as aucun droit de-
— Aucun droit ?
Seungjae eut un rire bref. Il tourna enfin complètement la tête vers lui. Le regard qu'il lui lança était tranchant. Fatigué. Chan se trouva incapable de détourner le regard.
— Tu veux sauver qui, cette fois ? Lui ? Ou toi ?
Plus rien ne bougeait. Même le temps semblait suspendu entre eux. Puis, presque sans réfléchir, Seungjae ajouta :
— Parce que jusqu'ici... t'as jamais réussi à sauver personne.
Et cette fois, il s'en rendit compte tout de suite. Seungjae sentit immédiatement qu'il était allé trop loin. Dans le silence qui suivit, dans le regard de Chan, quelque chose venait de se briser. Son propre regard chancela, une fraction de seconde trop tard. Comme s'il cherchait déjà une manière de les reprendre. Mais les mots étaient déjà sortis. Irrattrapables.
La phrase resta suspendue entre eux. Chan aurait voulu répondre, trouver quelque à rétorquer. N'importe quoi. Mais rien n'était venu. Parce qu'au fond, il savait que Seungjae avait raison. Cela n'empêcha pas la colère de monter en lui.
Pendant une seconde, ou deux peut-être, rien ne bougea. La voiture était à l'arrêt, mais la chaleur stagnait dans l'habitacle, épaisse, presque étouffante. rendant l'air irrespirable. Le silence entre eux avait toujours été pire que la dispute elle-même.
Chan détourna le regard. Il inspira un coup, laissant l'odeur du cuir, du tabac froid incrusté dans les fibres, du plastique chauffé au soleil, emplir ses poumons. Sa main trouva la poignée. Le bruit de la portière claqua trop fort dans le silence du parking. Il sortit sans un regard en arrière.
Ses pas raclèrent contre le gravier en longeant la voiture. Il ne ralentit pas. Ne se retourna pas. Derrière lui, Seungjae lâcha un juron étouffé.
— Putain...
Ses doigts se resserrèrent sur le volant. Il frappa un fois, sèchement. Le choc vibra jusque dans ses poignets. Il resta là, immobile, les épaules tendues. En l'espace de quelques instants, sa respiration était devenue trop courte. Il passa une main sur son visage, s'arrêta au niveau de sa bouche, comme pour retenir quelque chose, avant de retrouver leur place sur le volant.
Sa tête bascula en avant, contre ses mains. Une seconde passa, puis deux. Quand il releva les yeux, Chan était déjà à la porte du bâtiment. Seungjae jura de nouveau, plus bas cette fois. Il ouvrit la portière à son tour, sortit rapidement, comme s'il avait déjà perdu trop de secondes.
— Chan ! cria-t-il. Mais sa voix n'alla pas loin. La porte du lycée s'était déjà refermée.
Seungjae accéléra le pas, puis entra à son tour.
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Chan ne s'était pas arrêté. Le couloir était plongé dans une pénombre poussiéreuse. L'air sentait le vieux bois, le métal et l'humidité. Chaque pas résonnait faiblement, atténué par l'absence de vie. Il connaissait cet endroit par cœur. Ses pas le guidèrent sans qu'il ait besoin d'y penser. Il prit l'escalier central, franchissait le premier étage et ceux qui suivaient. Ses pieds le menèrent plus haut. Toujours plus haut.
La porte grinça en s'ouvrant. L'air extérieur le frappa immédiatement, plus frais, plus vif. Un courant s'insinua sous sa chemise, soulevant un peu le tissu collé à sa peau. Il décida de s'avancer. La ville de Cheongdo s'étendait au loin, floue sous la lumière déclinante. Il resta là, quelques secondes, immobile.
La colère qu'il ressentait ne retombait pas. Elle tournait encore, crue, dans sa poitrine. Alors il était monté sur le toit. Pour respirer. Pour mettre de la distance entre eux. Comme si quelques étages suffisaient à effacer ce qui venait de se passer.
Le vent glissait contre sa nuque comme une caresse, plus froid maintenant. Puis, un bruit derrière lui. Celui de la porte, suivie de pas sur le béton. Chan ne se retourna pas tout de suite. Il savait déjà qui c'était. Seungjae. Bien sûr. Il avait attendu une seconde de trop pour le rattraper, comme toujours. Mais il était venu.
Chan ferma les yeux. Il pouvait presque imaginer la façon dont il allait passer une main dans ses cheveux. Soupirer. Chercher ses mots. Essayer de revenir en arrière et de ravaler ses paroles. Comme avant. Ses doigts se détendirent doucement le long de ses flancs. Quelque chose céda dans sa poitrine. À peine.
— Seungjae. T'as raison je fais n'importe quoi. Je...
Les pas s'arrêtèrent derrière lui. Trop près. Le vent se leva, plus fort cette fois, tirant sur sa veste. Chan inspira avant de commencer à se retourner.
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Tout s'était passé trop vite.
Un instant, il avait encore les pieds fermement ancrés sur le toit, le souffle court, les muscles tendus, le cœur martelant dans sa poitrine comme un tambour, furieux. Puis, sans qu'il ait le temps de comprendre comment ni pourquoi, des mains s'étaient agrippées à lui. Des doigts s'étaient refermés avec une force désespérée sur les pans de sa veste.
Le visage de son adversaire n'était qu'une tâche indistincte dans la lumière blafarde. Mais quelque chose dans cette silhouette lui était déjà familier.
Il avait lutté, chaque muscle tiré à l'extrême, cherchant un appui, cherchant à repousser ce poids, mais la gravité ne lui avait pas laissé le choix. Un geste, un dernier réflexe, brutal et précipité et la prise sur sa veste céda.
Il se retrouva suspendu, dos à l'abîme. Le vide s'ouvrant derrière lui.
Le vent lui mordait la peau, arrachait le tissu contre lui, et emportait avec lui ses cris étouffés qui s'évanouissaient dans l'air. Son corps tombait, tournait, et glissait vers l'inévitable.
Alors que le sol semblait se rapprocher et s'éloigner simultanément, une étrange lenteur envahit son esprit. Dans cette chute où chaque instant semblait s'étirer et se dissoudre, Chan sentit ses pensées s'élever, s'éparpiller en fragments lumineux. Pour la seconde fois, des images affluaient, confuses, comme un vieux film projeté, à la fois en accéléré et en ralenti.
Les mots qu'il avait prononcés des années plus tôt, sur ce même toit, lui revinrent, clairs et terribles : "Rendre service à la société... Éradiquer des parasites."
Il se rappelait le regard brisé de Joonseo, l'aveuglement mêlé à la douleur. Ces paroles qu'il avait voulu comme un baume, un guide dans un monde cruel, lui semblaient maintenant lourdes, presque monstrueuses. Il avait cru en ces mots, en leur pouvoir. Mais à cet instant, suspendu entre ciel et terre, tout cela semblait terriblement loin.
Était-ce là, au fond, la source de tout ce chaos ?
Le poids de ses regrets, de ses erreurs, l'enveloppait comme un voile froid. Chan sentit son souffle se faire court, mais son esprit vagabondait encore. Les visages de ceux qu'il avait laissés derrière lui lui apparurent, fantomatiques et distants.
Ils étaient liés par des secrets trop lourds, par des silences et des blessures jamais refermées. Et Joonseo, fragile et perdu, qui en payait le prix. Il se demanda si lui aussi avait été bourreau, d'une certaine manière.
Était-ce son rôle, finalement, d'être celui qui délivre des vérités cruelles, celui qui poussait les autres vers la violence au nom d'une justice dévoyée ? Une partie de lui refusait encore de l'admettre.
Le vent siffla dans ses oreilles, le contact de l'air sur sa peau semblait presque faux, irréel. Dans ce dernier moment suspendu, une partie de lui voulait revenir en arrière, changer les choix qu'il avait fait, les paroles, les pensées, les mots qui lui avaient échappé.
Mais une autre savait déjà que tout cela avait commencé bien avant. Que le chemin s'était tracé sans lui demander son avis. Qu'aucun retour n'avait jamais été possible.
Le sol se rapprochait, implacable. Un dernier souffle d'air caressa son visage. Il ferma les yeux, prêt à affronter la chute, prêt à affronter ce que l'après lui réserverait.
Dans ce dernier instant, Chan ouvrit les yeux. Les traits de son visage se relâchèrent, comme s'il cessait enfin de lutter. Comme si, au bout du compte, il ne lui restait plus qu'à faire face à l'après.
Le silence engloutit le monde.
