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what's left behind | [fr]

Chapter 2: ii.

Notes:

hello hello,
je poste ce chapitre une bonne semaine après l'autre... je suis en train de travailler sur le troisième et le quatrième !
en espérant que ce soit plaisant ^^

bonne lecture !

Chapter Text

Séoul, Juin 2015

 

— Jiyoo, magne-toi si tu veux pas rater ta chance ! Sinon c'est le bus, pigé ?

Sa voix, qui portait dans l'appartement trop petit, rebondissait contre les fenêtres sans rideaux. Il avait lancé sa montre sur la table basse en arrivant. Le son métallique avait vibré dans le silence épais qui l'avait entouré dès qu'il avait franchi la porte d'entrée.

Une goutte d'eau dégringola le long de sa tempe, trace laissée par la douche froide qu'il venait de prendre. Ses cheveux dégoulinaient encore dans le col mal boutonné de sa chemise, trempant le tissu qui collait contre sa nuque. Il n'avait pas fermé l'œil depuis deux jours, mais il s'en foutait. Il était rentré juste assez longtemps pour prendre une douche froide, raser sa barbe d'un geste nerveux, et ressortir aussi sec.

Derrière lui, la porte de la salle de bain se ferma sèchement, comme un coup de tonnerre.

— T'es sérieux, là ?

Yerin était debout, silhouette raidie, dos à la porte. Elle avait cette voix qu'elle prenait quand elle essayait encore de contenir ce qui finirait forcément par exploser. Ses cheveux étaient emmêlés, encore marqués par l'oreiller, et ses bras croisés, pressés contre son tee-shirt trop large. Sous ses yeux, des cernes d'un violet sale creusaient sa peau.

Il sentit dans sa gorge la brûlure d'une réponse qu'il ravala.

— T'es pas rentré depuis trente-six heures, Seungjae. Et là tu fais quoi ? Tu cries sur ta fille et tu repars ? Comme si c'était normal ?

— J'ai pas crié. Je la dépose à l'école. J'fais juste ça.

— Tu fais jamais juste ça. On sait très bien ce que ça veut dire. Tu vas l'emmener, tu vas pas rentrer, tu vas passer ta journée au commissariat à relire ce putain de dossier. Encore et encore. Comme toutes les nuits, toutes les semaines, depuis des mois. Tu penses qu'on le voit pas ?

Seungjae observa l'image que lui renvoyait le miroir quelques instants avant de reculer et s'appuya contre le mur, le dos glacé par la condensation. Il passa une main sur son visage, glissant ses doigts contre la fine cicatrice sous son œil gauche. Un vestige d'un accident ancien qui se réveillait chaque fois qu'il était trop fatigué. Il aurait voulu fermer les yeux mais il ne pouvait pas, pas face à elle. Il n'avait jamais vraiment pu.

— Yerin, je t'en supplie. Pas ce matin.

— Si, ce matin. Justement ce matin. Tu veux jamais en parler. Alors on va en parler maintenant.

Sa voix claqua, plus sèche qu'un fouet. Elle fit un pas vers lui, ses chaussettes raclant à peine le sol, mais il recula d'un millimètre, tendu comme un fil électrique. L'odeur aigre de la lessive trop vieille flottait entre eux, mélangée à l'humidité stagnante de la salle de bain.

— C'est qui, hein ? Qui compte dans ta vie, Seungjae ? Nous ou cette putain de femme ?

— Putain, Yerin, c'est pas la ques-

Sa voix monta d'un cran encore, plus aiguë, tranchante comme du verre. Sa gorge tremblait à force de crier, mais elle ne s'arrêta pas. Les mots sortaient trop vite, trop forts, sans filtre

— C'est exactement ça la question ! hurla-t-elle, les mains tremblantes. C'est toujours ça. Tu passes plus de temps au commissariat qu'avec ta propre fille ! Elle a quoi, cette femme-là, que nous on a pas ?

— Elle est morte, Yerin ! Elle est putain de morte, et on sait même pas par qui, ni pourquoi. Alors ouais, je vais continuer. J'ai pas le choix.

— Si t'as le choix ! C'est toi qui refuses de le voir ! Tu veux quoi, hein ? T'auto-détruire jusqu'à ce qu'il reste plus rien ? Que ta famille explose pendant que tu joues au héros ? Tu crois que c'est ça, la justice ?

— C'est pas jouer au héros. C'est faire mon putain de boulot.

Il serra les dents, la mâchoire tendue jusqu'à la douleur.

— Non, c'est te foutre en l'air ! Regarde-toi, Seungjae. Regarde-toi putain ! Tu fumes trop, tu dors plus, tu bouffes plus, t'es plus là... Tu nous laisses tomber pour une inconnue morte au fond d'un putain de port ! Tu veux quoi ? Que je t'aide à creuser ta tombe, aussi ? Que je t'apporte les clous pour fermer le cercueil ?

Sa voix se brisa un instant, rauque, mais elle reprit aussitôt, plus sèche encore, comme si elle se flagellait elle-même. Comme si le poids de sa solitude l'empêchait de s'arrêter. 

— Tu veux quoi, que je dise à ta fille : « Ton père est trop occupé à s'occuper des morts pour s'occuper des vivants » ?

— C'est pas ça, Yerin, putain... C'est pas-

— C'est exactement ça. Elle va grandir sans toi, Seungjae. Elle grandit déjà sans toi. Tu l'abandonnes. Comme tu m'abandonnes. Pourquoi ? Pourquoi, bordel ? Une enquête qu'on résoudra peut-être jamais ? Tu crois qu'elle vaut plus que nous, cette femme ? Tu crois qu'elle vaut plus que ta famille ?

Il hurla presque, la voix éraillée :

— Et je devrais faire quoi alors ? Laisser tomber les victimes ? C'est ça que tu veux ? Faire comme si elles comptaient pas ? Comme si personne les avait tuées ? Comme si personne ne les avait arraché à la vie ?

Ses mains tremblaient. Il les cacha dans ses poches. L'envie d'allumer une cigarette le démanger.

— Non, mais tu pourrais peut-être penser à celles qui sont encore vivantes, pour changer ! Nous, Seungjae. Nous !

Elle s'approcha, encore, trop près, si près qu'il sentit le souffle chaud de sa colère contre sa peau.

— Ou alors... ou alors tu veux juste qu'on finisse comme elle. Comme tes victimes. Que nous aussi, on finisse mortes. Peut être qu'à ce moment-là, on t'intéressera.

Le silence tomba d'un coup. Ses mots résonnèrent dans l'air rempli d'électricité statique, suspendus entre eux. Yerin blêmit, les lèvres entrouvertes comme si elle venait de se brûler la langue. Son regard vacilla, une seconde à peine. Elle sentit ses propres paroles lui revenir dans la gorge, brutales, comme un coup de poing mal placé.

Il se releva lentement, chaque geste le pesant, comme s'il arrachait son corps à la gravité. Yerin eut un mouvement de recul, d'abord un pas, puis un autre, comme si la simple hauteur qu'il retrouvait la forçait à céder du terrain. L'air vibrait encore, saturé par les mots qu'elle venait de lancer et qui flottaient, acides, entre eux.

Seungjae ne dit rien. Il passa une main sur son visage ruisselant, essuya sa nuque d'un geste sec, puis contourna Yerin sans la regarder. L'odeur de salle de bain s'attarda sur lui lorsqu'il franchit le seuil. Elle hésita, une seconde, avant de le suivre. Ses pas frôlèrent à peine le parquet en un mouvement timide, presque honteux.

— Je... Seungjae, je voulais p-

— Peu importe, marmonna-t-il, les yeux fatigués.

Le silence retomba aussitôt, épais. Yerin baissa les yeux vers ses propres mains, ses doigts tremblèrent cherchant à le rattraper. Mais avant qu'elle puisse répondre, un bruit de course précipité coupa net l'échange. Jiyoo surgit dans l'entrée, sac sur le dos, la voix encore essoufflée.

— C'est bon, papa. J'suis prête.

Seungjae inspira longuement. Yerin tourna la tête, les lèvres serrées. Aucun d'eux ne parla. Il attrapa ses clés en silence.

— Allez, viens.

Sa fille passa devant lui en sautillant. Il la suivit en silence, les clés froides dans sa main.

— À ce soir.

Yerin ne répondit pas. Il ferma la porte.

 

 

───── ⋆⋅☆⋅⋆ ─────

 

 

Le bruit de la porte résonnait encore dans sa tête lorsqu'ils atteignirent la voiture. Le silence qui les entourait était plus lourd que dans l'appartement. Pas un mot, pas même un souffle entre eux.

Dehors, le jour s'installait trop vite, criblant les pare-brises de lumière blanche. Le ciel était d'un bleu trop clair, presque irritant. Comme si tout continuait normalement. Le moteur ronronnait doucement, couvrant à peine les frottements des pneus sur le bitume.

Seungjae roulait mécaniquement, les deux mains sur le volant, les yeux accrochés à la route. Il avait la mâchoire crispée et les épaules verrouillées. À l'arrière, Jiyoo tenait son cartable sur les genoux au lieu de le poser à ses pieds. Elle jouait distraitement avec la fermeture, la remontant et la redescendant en boucle. Ses jambes, encore trop courtes pour atteindre le sol, se balançaient doucement dans le vide.

Un feu rouge les arrêta à une intersection. Seungjae freina avec un soupir un peu trop long, un peu trop fatigué. Il baissa la vitre de quelques centimètres, et l'air du matin s'engouffra. Il était chaud, étouffant, déjà chargé des odeurs de goudron et de pots d'échappement. Il cligna des yeux. La brûlure derrière ses paupières était toujours là, lourde et persistante. La voix de sa fille s'éleva, presque dans un murmure.

— Tu cries beaucoup... mais je sais que c'est parce que t'es fatigué, papa.

Il tourna la tête vers elle. Elle ne le regardait pas, ses yeux accrochés aux trottoirs de l'autre côté de la route, les lèvres pincées. Ses joues étaient encore un peu rouges d'avoir couru. Il voulut parler mais sa gorge se noua.

— Et je sais que tu fais pas exprès d'oublier de venir me chercher, ou de pas venir aux réunions d'école. C'est juste... tu fais beaucoup de choses en même temps. C'est dur, hein ?

Elle se tourna alors vers lui, ses yeux sombres plantés dans les siens, sans jugement. Juste teinté de cette sincérité désarmante des enfants. Seungjae sentit quelque chose céder en lui.

— Jiyoo...

Sa voix se brisa. Il inspira, mais l'air lui déchira les poumons. Ses doigts serrèrent le volant, comme s'il cherchait à retenir quelque chose qui voulait sortir, hurler, éclater. Ses yeux se remplissaient malgré lui. Il tourna la tête, tentant de les cacher.

— J'suis désolé, ma puce. Tellement désolé. T'as rien fait de mal, tu sais... c'est moi, c'est juste moi. Papa n'arrive pas à tout faire bien.

Il la regarda à travers le rétroviseur, et ce fut elle qui posa doucement sa petite main sur son épaule.

— C'est pas grave si t'arrives pas tout le temps. Mais faut pas que tu nous oublies pour toujours, d'accord, Papa? Sinon ça fait trop mal. Je crois que c'est pour ça que maman est toujours en colère.

Le feu passa au vert. Il ne démarra pas tout de suite. Juste quelques secondes de plus, le temps d'avaler sa honte et ses regrets, le cœur au bord des lèvres.

— Je vous oublie pas. Je vous aime trop pour ça, d'accord, ma puce ?

Elle hocha doucement la tête. Puis, comme si tout était redevenu normal, elle pointa du doigt une boulangerie :

— Aujourd'hui, c'est le jour des petits pains à la cantine. J'parie que je vais en avoir deux.

— Tu triches avec la dame de la cantine ? sourit-il, la voix encore voilée de larmes.

— Non. Je souris très fort. Ça marche toujours.

Il rit, doucement, la main serrée autour du levier de vitesse. Il fut pris d'une rire un peu tremblant, qui mourut (un peu trop) vite.

Quelques instants plus tard, il s'arrêta devant l'école. Jiyoo sauta hors de la voiture, ses tresses battant son dos. Avant de partir, elle revint sur ses pas, se pencha par la fenêtre et déposa un baiser rapide sur la joue de son père. Il ferma les yeux à ce contact, brièvement, comme pour l'ancrer dans sa mémoire.

— Bye papa ! Travaille pas trop ! cria-t-elle en s'éloignant.

Elle disparut dans le flot des enfants, sans se retourner. Il resta là, moteur allumé, le regard perdu sur les grilles de l'école. La rue bourdonnait lentement de vie, les klaxons résonnaient au loin, les volets claquaient sous une brise chaude. Puis il redémarra, lentement. Pas de musique dans la voiture. Pas ce matin.

Son dos était toujours tendu par une douleur logée entre ses omoplates comme un clou planté là depuis des jours. Ses pensées étaient engluées dans les paroles de Yerin, dans les yeux de Jiyoo, dans les silences entre chaque mot qu'il n'avait pas su dire.

Le feu passa au vert sans qu'il s'en aperçoive. La ville s'éveillait lentement autour de lui, une chaleur moite déjà collée aux vitres, des klaxons étouffés et des ombres pressées sur les trottoirs. Seungjae roula sans vraiment regarder la route. L'école disparut derrière lui, et les souvenirs avec. Il ne restait que l'autoradio muet, le silence dans l'habitacle, et le bruit sourd du moteur qui peinait sous le poids du jour à venir.

Lorsqu'il arriva au commissariat, il coupa le contact, mais ne descendit pas tout de suite. Il attendit. Juste une seconde. Pour respirer.

 

 

 

───── ⋆⋅☆⋅⋆ ─────

 

 

 

Il était resté trop longtemps dans sa voiture à regarder son propre reflet dans la vitre. Le genre de reflet qui vous renvoie un regard que vous ne reconnaissez plus. Le soleil avait fini par se lever complètement derrière les immeubles, inondant la ville d'une lumière blafarde, qui lui dessinait des rides qu'il ne voyait pas la veille.

Des traces de cendre dans la bouche.

De la poussière sur la langue.

Toujours la même chose.

La même journée que la veille.

Et celle d'avant.

Et celle d'encore avant.

Lorsqu'il entra, la chaleur s'était refermée sur lui comme une couverture visqueuse, accrochée à sa peau, à ses vêtements. L'air conditionné du commissariat ne fonctionnait toujours pas. Ça sentait le vieux plastique chauffé et le café brûlé. Il avait traversé le hall sans saluer personne, les épaules basses, le regard vide.

Le vieux ventilateur du plafond grinçait comme un oiseau mal en point. La lumière s'écrasait déjà contre les vitres sales du bâtiment, comme une plaque de fatigue qui semblait l'attendre au tournant.

Le café du commissariat était toujours aussi dégueulasse. Un mélange amer, tiède, à peine buvable. Il en bu deux quand même. Machinalement. Parce qu'il fallait quelque chose dans l'estomac. Parce qu'il fallait faire taire les tremblements.

La machine ronronnait encore dans un coin, crachant par intermittence des bouffées d'eau chaude au goût de plastique. L'air était chargé d'une odeur de sueur, de détergent trop vieux, de fatigue humaine. Un collègue passa derrière lui sans un mot, le pas lourd, un dossier à la main. Seungjae ne leva pas les yeux.

Il resta debout un moment, les doigts serrés sur le gobelet, jusqu'à ce que le plastique tiédisse entre ses paumes. Puis il se déplaça, lentement, sans but réel.

 

 

 

───── ⋆⋅☆⋅⋆ ─────

 

 

 

Seungjae s'était calé contre le mur du bureau du commissaire depuis quinze minutes. Les bras croisés, la mâchoire serrée, le regard dans le vide, à écouter d'une oreille la conversation qui s'éternisait derrière la porte close. Il connaissait le refrain par cœur maintenant : le dossier piétinait, la presse commençait à s'agiter, le supérieur haussait le ton et les officiers baissaient la tête.

Un an. Ça faisait un an qu'ils tournaient en rond autour du meurtre de cette femme.

Patronne minable d'une entreprise d'import-export de sardines en boîte, planquée dans un trou paumé au bord de la mer. Les habitants la tenaient à distance parce qu'elle n'était pas des leurs, mais nul ne pouvait nier ce qu'elle avait fait. Aux yeux des autorités, elle incarnait la réussite et la générosité. Une figure respectable, presque intouchable. Jusqu'à ce qu'on la retrouve, un matin, flottant dans les eaux du port, vidée de son sang, la gorge tailladée net. Une mort brutale, incompréhensible, qui prit aussitôt l'allure d'un scandale national.

Le problème, c'était que ça faisait un an qu'ils n'avaient que ça : un cadavre abîmé par le sel, et des pistes qui s'effilochaient.

Seungjae se frotta la nuque. Le lino sous ses chaussures grinça un peu. Des pas approchaient. Semelles épaisses, frottement sec sur le sol. Il n'eut même pas besoin de tourner la tête.

– T'es rentrée plus tôt.

– J'me faisais chier.

Il hocha lentement la tête. Pas qu'il soit surpris, Minju avait toujours été comme ça. Elle planifiait mal, disparaissait mieux que quiconque, et revenait au moment le moins opportun. Peut-être qu'elle s'en foutait, allez savoir. Elle semblait exister sur un autre fuseau horaire que le reste d'entre eux.

– T'as bronzé, marmonna-t-il.

Minju s'avança entre les bureaux sans s'arrêter, une main dans la poche de son pantalon froissé, l'autre tenant un gobelet glacé, plein de café au lait trop clair, qu'elle buvait bruyamment. Elle le sirotait, comme si elle voulait agacer quelqu'un. Peut-être lui. Peut-être personne.

– J'ai dormi trois jours dans un airbnb sans clim, répondit-elle. J'ai pas bronzé. J'ai cuit.

Elle ne parlait pas fort, mais elle ne murmurait pas non plus. Elle s'arrêta à son bureau, à deux mètres de lui, et lâcha son sac d'un geste sec et s'affala sur sa chaise comme si elle ne l'avait jamais quitté.

Pas un mot de plus. Juste un long soupir et un regard vers le plafond. Il la fixa un instant.

Cheveux vaguement attachés, haut froissé, peau un peu plus mate qu'à son départ. Même façon de s'affaler. Même œil toujours en alerte, même voix basse, presque traînante, comme si tout était une information inutile.

Elle ouvrit le tiroir de son bureau, y retrouva un stylo mâchonné, et demanda :

– On en est où avec le mec qui s'est fait agressé chez lui ?

Seungjae s'apprêtait à répondre lorsque la porte s'ouvrit brusquement, le tirant de ses pensées. Le commissaire s'appuya contre la chambranle, l'air fatigué mais décidé.

– Park, t'as cinq minutes ?

Seungjae soupira intérieurement. Il hocha la tête.

 

 

 

───── ⋆⋅☆⋅⋆ ─────

 

 

 

Le bureau du commissaire empestait le café brûlé et la vieille paperasse. Les stores étaient baissés à moitié, laissant passer des raies de lumière rase qui barraient le sol comme un grillage.

Seungjae s'assit sans qu'on lui demande. Le commissaire resta debout, comme s'il n'avait plus la patience de s'asseoir.

– On va droit dans le mur, Park.

Son ton n'appelait aucune réponse. Mais il continua, les yeux posés sur le dossier comme s'il voulait y voir apparaître une solution magique. Seungjae ne répondit pas.

– Le procureur commence à parler d'abandon des charges. Les gars du coin veulent étouffer l'affaire. Trop d'entreprises mouillées, trop de vieux secrets. T'as vu les photos. T'as lu les rapports. Elle a foutu la merde dans plusieurs familles là-bas. C'est pas un crime passionnel, c'est une exécution. Planifiée. Millimétrée.

Le commissaire frottait ses tempes comme s'il essayait d'atténuer une migraine. Seungjae suivit sa main du regard. Il y avait ce genre de gestes qu'on ne remarque qu'après des années à les voir se répéter.

– On est dans une impasse, dit-il simplement. Et la mer est notre pire ennemie. Elle emporte tout ce qui pourrait nous être utile, et elle nous rend juste l'os. Tu sais ce que c'est. Tu l'as vécu.

Il y eut un silence. Juste le bruit du ventilateur dans le couloir qui brassait l'air saturé de soupirs épuisés. Seungjae se tendit, imperceptiblement, son regard glissa vers la fenêtre.

– Y'a pas de solution propre à cette histoire, Seungjae, juste des angles morts. Pas de coupable bien rangé dans un tiroir. Juste des ruines, et une vérité qui s'étire comme du vieux plastique fondu. C'est ce que je déteste le plus dans cette affaire. Pas la presse qui nous lâche pas, pas les élus qui veulent l'enterrer, c'est même pas les types qu'on soupçonne depuis le début. Non. C'est cette sensation qu'on a vu ce genre de merde trop souvent, et qu'on a plus l'endurance de faire semblant d'être surpris. Les gars sont crevés.

Il laissa passer une seconde, comme s'il s'attendait à une protestation. Il n'en eut pas. Le commissaire se redressa un peu. Il sortit une cigarette du tiroir, ne l'alluma pas. Il la coinça entre ses doigts, et la fit tourner, pensif.

– Alors, on va faire autrement. Il faut qu'on débloque ça. On va devoir faire entrer quelqu'un.

Un froncement de sourcils.

– Genre ?

– Genre quelqu'un qui regarde les pièces sans les relier tout de suite, par habitude. Quelqu'un qui ne fera pas des raccourcis. Quelqu'un de pas impliqué.

Il laissa sa phrase en suspens, comme une mèche qu'il n'allait pas encore allumer. Seungjae resta droit, bras croisés. Il sentait que ça venait, mais il n'allait pas mordre à l'hameçon. Pas le premier.

– Je vais pas tourner autour du pot : Plus haut, ils s'impatientent. Ils veulent qu'on fasse appel à un élément externe... du genre un consultant. Ça, ou on peut laisser tomber l'affaire.

– Un consultant ? répéta-t-il en se moquant. Donc ça y est, on est plus assez bon à leurs yeux, c'est ça ? C'est pas la première enquête qui prend plus de temps que prévu. Qu'est-ce qui a changé ?

– Seungjae.

– Faut vraiment qu'on tombe si bas pour que tu les écoutes. Faire appel à un type inconnu ? Tu rigoles, j'espère.

Le silence fût long, entrecoupé par le bruit du ventilateur dehors, et d'un téléphone qui sonnait quelque part, sans qu'on décroche. Le commissaire leva la main, agacé.

– C'est pas une question d'être bons ou de temps. C'est une question de regard neuf. De différentes méthodes. On a besoin de quelqu'un qui réfléchit autrement. Quelqu'un avec un profil un peu particulier. Quelqu'un qui pense de manière tordue, comme ceux qui ont fait ça. Quelqu'un qui... pourra nous faire avancer. Comme moi, tu le sens, qu'on est pas loin. On a tellement bossé. C'est une dernière chance qui nous est offerte.

– Super. Un type qui va lire deux rapports, mater trois photos et nous expliquer qu'on a rien compris.

– Seungjae.

– Quoi ?

– T'exagères.

– Non. J'anticipe. Il est pas de chez nous ce type.

– Justement.

– Il est pas de chez nous, et tu veux qu'on lui refile un dossier sensible ?

Seungjae l'imaginait déjà : costume repassé, regard plat, sourire de façade. Une expertise qui sentait la climatisation et la distance. Le genre à parler d' "éléments de langage" et de "rationalisation des comportements violents". Sans les tripes, sans le terrain. Sans les nuits à s'user les nerfs sur des photos de scène de crime jusqu'à confondre le sang et l'encre.

– On est face à un mur, Park.

Il eut un autre silence. Ni hostile, ni pesant. Juste ce genre de silence qui laisse les dents serrées. Seungjae s'appuya un peu plus fort contre le dossier de la chaise pour se retenir de se relever, de dire quelque chose de plus tranchant. Il ferma brièvement les yeux. Le mot consultant lui donnait presque la nausée.

Mais au fond, il le savait : ils pataugeaient. Depuis des mois. Depuis le début. Ils tournaient en rond, comme des chiens essayant de mordre leur propre queue, le nez plongé sur les mêmes indices, les mêmes témoins, les mêmes lieux. Chaque piste s'effondrait après deux jours. Chaque visage suspect redevenait un flou administratif.

Et ça, ça le rendait fou. Plus fou que le consultant. Parce que s'il y avait bien une chose que Seungjae détestait plus que les types de l'extérieur, c'était l'impuissance. Le sentiment diffus qu'ils étaient à quelque pas de la vérité, mais incapables de la nommer.

Seungjae baissa les yeux vers le sol, juste une seconde.

– C'est pas que je pense qu'on est des incapables Seungjae. Mais-

– Alors pourquoi ?

Le commissaire se pinça les lèvres. Il n'y avait pas de réponse propre à cette question. Juste un constat : ils étaient bloqués. Et ce n'était pas un luxe de se permettre un regard neuf. C'était une obligation s'ils voulaient boucler l'affaire.

– Parce que j'ai pas le choix. Parce que ça vient d'en haut. Et parce que malgré tout ce qu'on fait, malgré tous les putains de kilomètres qu'on a alignés, les nuits sans sommeil, les interrogatoires, on a toujours rien. Rien de solide. Juste du vent. Et des non-dits qui s'empilent.

Le commissaire détourna le regard, l'air d'avoir mâché un filtre à café toute la nuit.

— On n'a pas fini de chercher.

Le commissaire leva les yeux.

— Park...

— On continue. On gratte encore. On lâche rien. Les gars sont crevés mais pas usés. Il va juste nous faire perdre un temps précieux.

— Ça fait un an qu'on gratte, Seungjae. Un an. Et on a que dalle.

— Alors on recommence. On change de direction. Pourquoi céder ?

Il y eut un silence.

– Seungjae. Combien de fois avez-vous changé de direction, hein ? T'imagines que j'ai sauté de joie, moi ? Tu crois que ça m'amuse qu'on nous colle un électron libre dans les pattes ? Mais ça vient d'en haut. Et malgré tout ce qu'on fait...

Il s'interrompit, chercha ses mots. Ou peut-être qu'il les connaissait déjà, mais qu'il voulait les recracher proprement. Seungjae releva les yeux. Électron libre. C'était pas anodin, ces mots. Une image presque familière se forma dans son esprit, un visage trop flou pour le discerner. Il sentit quelque chose remuer sous sa peau. Il l'ignora.

— ... Malgré tout, on tourne en rond. Et ça, Seungjae, on peut plus se le permettre.

Il se redressa. Coinça la cigarette derrière son oreille.

— J'espérais que tu t'occupes de la liaison avec lui. Tu connais le dossier de fond en comble. T'es le seul qui peut le briefer, t'assurer qu'il comprenne. Que l'on soit tous sur la même longueur d'onde.

– Je vais pas tenir sa main.

– Je te demande pas ça. Je te demande de pas saboter le truc avant qu'il ait commencé.

Seungjae resta là, quelques secondes, immobile. Il ne répondit pas. Le dossier posé entre eux semblait peser une tonne. Pas à cause du papier. À cause de tout ce qu'il représentait. Des heures passées à assembler des bouts de vérité, à disséquer l'horreur, à comprendre, ou essayer.

Et maintenant, il devait l'offrir à un inconnu, sur un plateau d'argent.

Ses doigts se refermèrent dessus d'un geste sec. Le claquement contre sa paume sonna comme une gifle. Il n'attendit pas la permission pour sortir. Le commissaire le suivit du regard.

– Park.

– Quoi ? lança-t-il en ouvrant la porte.

– Tu me le refiles pas à quelqu'un d'autre, t'as compris ? C'est toi qui seras le plus à même de répondre à ses ques-

Mais Seungjae était déjà sorti.

– Park, je suis sérieux. Tu me le refiles pas au premier venu !

Il marchait vite, comme pour échapper à quelque chose qu'il portait pourtant sur ses épaules. Il dépassa un agent sans le voir, percuta presque un bureau. Il respirait mal. Pas à cause de la colère. Pas seulement. C'était plus profond que ça. Un dégoût sourd. De la situation. De lui-même. De son incapacité.

Il atteignit enfin son bureau et balança le dossier devant Minju sans ménagement.

– Cadeau, lança-t-il.

Elle leva à peine les yeux, haussa un sourcil.

– Cadeau ?

– Pour te remettre dans le bain.

– Quoi ?

Mais il avait déjà attrapé sa veste précipitamment.

– Tu vas où ? demanda-t-elle, l'air plus curieuse que concernée.

– Clopes.

Une excuse. Pas même une bonne. Mais il avait besoin d'air. Besoin de sentir autre chose que ce foutu dossier qui lui brûle les doigts. Il fallait qu'il sorte Le commissaire, qui l'avait suivi, siffla entre ses dents.

– T'étais pas censé avoir arrêté ?

Seungjae ouvrit déjà la porte, le regard fixé droit devant lui. Il lança par dessus son épaule, d'un ton sec, presque mécanique :

– Et vous, vous étiez pas censé arrêter d'acheter ces foutues figurines que vous foutez de partout ?

Un petit rire étouffé s'échappa du bureau. Le commissaire claqua la langue, l'air pincé, tandis que Seungjae disparaissait. Le claquement sec de la porte résonna.

– Cette génération, marmonna-t-il en retournant vers son bureau. Pas de respect. Pas de discipline. Juste des grandes gueules et des chemises froissées.

Minju, elle, tira le dossier vers elle et commença à le feuilleter d'un geste paresseux, presque distrait. Mais ses yeux lisaient entre les lignes, plus attentifs qu'ils ne le laissaient paraître.

– Consultant, lut-elle à voix basse. Ça promet.

Elle pencha la tête. Un élément externe, hein ? Seungjae détestait ça. Il l'avait toujours dit. Mais elle l'avait vu vaciller en posant le dossier. Quelque chose s'était froissé dans son regard. De l'amertume, sûrement. Mais pas que.

– J'ai hâte, murmura-t-elle dans le vide.

Et elle sourit, juste un peu.

 

 

 

───── ⋆⋅☆⋅⋆ ─────

 

 

 

Le claquement sec de la porte résonna derrière lui.

Seungjae marcha droit devant lui, sans vraiment regarder où il allait. Les ampoules grésillaient au-dessus de sa tête, éclaboussant les murs d'une lumière trop blanche pour cette heure-là. Ses pas faisaient écho contre le carrelage. Chaque bruit semblait trop fort.

Il poussa la porte de secours du dernier étage avec l'épaule, s'engouffra dans l'escalier en métal. Il connaissait le chemin par cœur.

L'air de l'extérieur lui gifla le visage dès qu'il ouvrit la porte du toit. Un vent humide, chargé de pollution. Il plissa les yeux, sortit son paquet de cigarettes. Mains tremblantes, il en alluma une, dos tourné vers la ville.

La première bouffée déchira sa gorge, mais il n'y fit pas attention. Il resta là, accoudé à la rambarde, le regard perdu quelque part entre les immeubles gris et le ciel noir. La fumée s'élevait en volutes sales. Il pensa à la photo du cadavre. La gorge tranchée, la mer pour témoin. Il pensa à ce foutu consultant. Son estomac se contracta.

Il savait déjà qu'il allait foutre le bordel. Ils foutaient toujours le bordel, ces gens-là. Ils débarquaient avec leurs théories toutes faites, leurs manies de profiler à deux balles, et après, c'était aux flics de terrain de recoller les morceaux.

Seungjae tira sur sa cigarette, les mâchoires serrées. Il sentait son pouls battre contre sa tempe. Il avait mal au crâne. Il avait mal partout. Il ne savait même plus si c'était à cause de l'affaire, ou de tout le reste. Il resta là un long moment, à fumer en silence, jusqu'à ce que la cigarette soit consumée jusqu'au filtre. Puis il en alluma une autre, directement, sans réfléchir.

Ses doigts tremblaient un peu moins maintenant. Il se demanda si Minju avait déjà contacté le type. Si elle trouvait que c'était une bonne idée. Si le consultant avait accepté. Peut-être était-il déjà en route.

Seungjae jeta un coup d'œil au ciel, que des nuages lourds. Il laissa son regard se tourner vers les immeubles sans fin. Il écrasa sa cigarette sous sa semelle. Et il resta là, sans bouger, les poches pleines d'allumettes et la tête trop pleine.

La porte du toit grinça derrière lui, mais Seungjae ne se retourna pas. Il entendit des pas légers s'approcher, un froissement de tissu.

— Tu comptes dormir ici ? demanda Minju.

Seungjae haussa à peine les épaules. Il continuait de fumer, le regard vissé sur la ligne floue de l'horizon. Minju resta silencieuse un instant, puis vint se tenir à côté de lui, sur le sol en béton. Le vent soulevait un peu ses cheveux.

— Tu devrais rentrer, insista-t-elle. Il va falloir être clair durant les prochains jours. Si t'es fatigué, ça va partir en vrille.

Seungjae eut un rictus, un souffle à peine audible.

— Ça va partir en vrille de toute façon.

Il sentit Minju tourner la tête vers lui, mais il garda les yeux rivés devant lui. Il savait ce qu'elle allait demander. Il devinait déjà le pli inquiet entre ses sourcils.

— Un consultant, alors, dit-t-elle à voix basse.

Seungjae écrasa sa cigarette, les doigts crispés autour du filtre. Il en sortit une autre sans la regarder. Il mit un temps à répondre. Longtemps.

— Ouais.

Un silence prit place entre eux. Minju ne posa pas plus de questions. Elle n'osa pas. Elle connaissait ce ton-là, chez lui. Celui qu'il prenait quand il fallait lâcher l'affaire. Mais elle voyait aussi ses mains trembler légèrement, quand il portait la clope à ses lèvres. Elle resta quand même là, près de lui, sans insister, à regarder les mégots s'accumuler à ses pieds. Le vent s'engouffrait entre eux, mais aucun des deux ne bougeait. Seungjae fixait l'horizon, les mâchoires serrées. Il se répétait que ce n'était qu'un consultant. Un type avec un diplôme, une méthode, des théories.

Mais il sentait déjà la brûlure au creux du ventre. Et ce n'était pas à cause du meurtre. Il tira une longue bouffée, les yeux plissés, sans réussir à se débarrasser du goût amer dans sa bouche.

Quelle journée de merde.

 

Notes:

Ça faisait longtemps que j’avais cette histoire dans la tête, et encore plus longtemps que j’avais envie de la poster. J’espère que ce premier chapitre vous a plu. Merci d’avoir lu ♡

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