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Même si les Éridiens avaient prévus une bonne quantité de disques de carbone gravés contenant des pièces radiophoniques afin de distraire l’équipage, il faut se faire à l’évidence, Rocky les avait tous écouté une dizaine de fois en un peu plus de 40 ans d’errance dans le système Tau Ceti. Il avait ramené ses préférées sur le Hail Mary avec de quoi les écouter, mais il n’y prenait plus tant de plaisir qu’avant.
Le voyage de retour vers Erid serait encore long, et il avait proposé à Grace d’en écouter ensemble. C’était un bon moyen pour son ami humain de s'entraîner à la compréhension de sa langue. Ce n’était pas facile, car Rocky avait pris l’habitude de parler plus lentement, ce qui n’étaient pas le cas des acteurs. Les effets sonores, indispensables à la compréhension de l’intrigue, déroutaient aussi beaucoup Grace, mais il tenait bon, ce qui forçait son respect.
Néanmoins, il connaissait ces intrigues par cœur, et une fois que Grace les avait écouté une fois avec lui, le frisson de faire découvrir les histoires à quelqu’un d’autre s'estompait bien vite. Il finit par lui en parler.
“J’aimerais d’autres histoires à écouter pendant que Grace dors. Des histoires humaines, nouvelles pour moi, question.” Il se balança légèrement, un petit signe d’agacement que l’astronaute avait fini par reconnaître. “Grace dors un tiers du temps. Mais Grace doit le faire pour être en bonne santé, affirmation.
-Tu sais quoi? Vu la quantité de données qui trainent sur les ordinateurs, il doit bien y avoir quelques livres audios. Je vais vérifier.” répondit son ami.
Pendant que l’homme consultait son ordinateur portable, Rocky se concentra sur une petite amélioration rapide d’un composant du système de ventilation. Grace s’était plaint de l’augmentation de la température, probablement dû à la chaleur émanant de sa zone personnelle en Xénonite.
“Ah, ici, j’ai trouvé. Une collection des livres les plus célèbres du monde, en audio, et en anglais. Je ne veux pas que tu sois confus avec une autre langue humaine.” Rocky se pencha légèrement dans sa direction pour montrer qu’il était attentif, sans pour autant se détourner de son travail en cours. “Est-ce qu’il y a des langues différentes sur Erid?
-Oh, oui, un grand nombre, et des variations.
-Comme sur terre, alors. J’espère que tu m’as appris une langue dominante, sinon je vais galérer si presque personne ne parle comme ça.” Il pensa à Stratt et à son léger accent. “Genre, du néérlandais éridien. Quel enfer.
-C’est la langue majoritaire. Pouvoir la comprendre et la parler, critère requis pour faire partie de l’équipage.” Sa voix baissa, proche d’un murmure. Grace pensa qu’il devait se rappeler les autres membres de l’expédition.
Il restèrent silencieux pendant que l’astronaute récupérait les fichiers pour que Rocky puisse les écouter de manière autonome. L’un des ordinateurs portables lui était maintenant attribué, et Grace avait bidouillé toutes les options d’accessibilité, notamment la lecture d’écran vocale.
“En fait, j’ai peut-être un petit accent.” admis Rocky. “Pas ma langue maternelle. Tu auras difficile à comprendre Adrian une fois sur Erid, son accent est fort, affirmation.
-Je ferais de mon mieux, j’espère qu’il sera d’accord pour ralentir sa voix comme tu le fais. Voilà, tout est sur ton ordinateur.
-Génial ! Génial ! Génial !”
Rocky laissa tomber son travail pour parcourir la liste. Il produisait des petits sons de contentement.
“Beaucoup de choix. Grace, choisis pour moi, question.
-Oh, euh… Je ne sais pas quel genre d’histoire t'intéresserait.” Les fictions radios étaient très… alien, il suppose. Les personnages se souciaient de concepts auxquels il ne comprenait rien. Lorsqu’un élément imaginaire apparaissait, Rocky le précisait, ne voulant pas que Grace croient à des choses purement fictionnelles.
Il a lu la liste plus attentivement. La servante écarlate? 1984? C'était un bon moyen pour montrer la cruauté humaine, mais il n’avait pas vraiment envie que cela ternisse le premier contact de Rocky avec la littérature. Il y avait des titres dont il n’avait jamais entendu parlé, n’étant pas un littéraire dans l’âme. Orgueil et préjugé pouvait être un bon début, bien qu’un peu vieillot. Il avait déjà vu quelques comédies romantiques avec Rocky dans la salle de santé mentale, et l’éridien n’avait pas détesté ça.
Finalement, il s’arrêta sur un autre titre. Il se souvenait de l’avoir lu enfant et que ça l’avait vraiment transporté. Et le parallèle dans leur histoire était amusant. Après tout, il était un peu un aviateur dans le désert soutenu par un être des étoiles, non?
“Celui-ci. C’est un livre en partie destiné aux enfants, mais qui a plusieurs degrés de réflexion. Il n’est pas non plus trop long.
-Idéal pour commencer. Génial, génial, génial. Je l’écouterais durant ton prochain repos.”
Ils passèrent le reste de la journée ensemble, ne se quittant que pour manger chacun de leur côté. Au bout d’un certain moment, Grace s’étira paresseusement.
“Grace n’a pas dormi depuis plus de 10 heures, affirmation.
-Hmmm, j’ai bien travaillé. Peut-être que les Taumibes pourraient avoir un goût un peu meilleur.” Il rigola pour lui-même. “Un goût de banane. Mes élèves adoreraient.
-Content que Grace améliore son confort.
-Merci l’ami. Mais tu as raison, il est temps d’aller se coucher. Tu regardes ?”
Il avait définitivement déplacé son lit tout prêt de la cage de xénonite qui délimitait la zone attribuée à Rocky. C’était plus confortable pour l’extra-terrestre, qui pouvait y entrer pendant son sommeil s’il le souhaitait.
“Tu dors, je regarde. Quand tu te seras endormis, j’écouterais le livre audio à faible volume.
-Ah oui, c’est vrai, profite bien !”
Le somnolence le gagna rapidement. Il pouvait apercevoir les mouvements affairés de son ami à travers ses paupières mi-close, et cela le berça. Il entendit même le tout début de l’histoire, et c’est ce qui le fit basculer dans le sommeil.
Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde.
Quand il rouvrit les yeux, le vaisseau était silencieux, en dehors du grondement des moteurs qui était toujours présent en arrière-plan. Il pouvait peut-être entendre Rocky de l’autre côté de la parois en xénonite, mais il n’en était pas vraiment sûr. Il était encore très fatigué, et n’avait pas envie de se lever tout de suite.
“Grace n’a dormi que quatre heures.” trilla la voix de Rocky, un peu lointaine.
“Alors je vais peut-être me rendormir.” répondit Grace dans un murmure. Il savait que l’autre n’avait aucun mal à l’entendre, même en parlant très bas. “Tu n’écoutes plus l’histoire ? Tu n’as pas aimé ?
-C’est déjà fini ! J’écouterais autre chose lors du prochain sommeil, mais ça m’a déjà donné beaucoup à réfléchir.”
Le sas s’ouvrit, et Rocky revint dans la pièce principale, roulant doucement dans sa combinaison en direction du lit. L’humain se tourna très doucement vers lui.
“Hhhm. C’est une belle histoire. Elle m’a donné envie d’aller voir les étoiles, quand j’étais enfant. Je n’aurais jamais cru que le Petit Prince que j’y rencontrerais aurait 5 bras et une texture de cailloux, mais ça me va.
-Oh ! C’est comme ça que Grace le ressent, question ?”
Il était trop fatigué pour réfléchir plus loin. “Hmmm ? et toi, question ?” répondit-il. Parfois, il prenait les manières de parler particulières de Rocky. C’est le genre de chose qui arrive après être resté aussi proche aussi longtemps.
“Je pensais au début que l’aviateur, c’était moi. J’étais seul dans le désert, et c’est toi qui est venu à moi.” Il s’était agenouillé près du lit et parlait très doucement, ayant visiblement très envie de partager ce qu’il pensait mais ne voulant pas déranger. Cela termina de réveiller complètement Grace.
“Hum ? Je ne t’ai absolument pas demandé de me dessiner un mouton.
-Après, j’ai pensé à la rose. Coincé sous la cloche. Le monde autour pourrait me détruire, tu pourrais me détruire. Mais tu me gardes, et je t’ai fait mal, quand je t’ai touché.”
Machinalement, l’homme toucha son avant-bras, là où la brûlure avait la forme des trois doigts de l’extra-terrestre.
“Les roses ont des épines pour se défendre, n’est-ce pas?”
Rocky resta silencieux quelques instants. Il était si immobile que l’autre pensa qu’il avait pu s’endormir au pied du lit.
“Finalement, peut-être que j’étais un renard sauvage. J’ai été seul longtemps, longtemps, longtemps. Cela rend sauvage.
-Qu’est-ce qu’il faudrait pour que je t’apprivoise, alors?” Grace ne pouvait s’empêcher de se rendre compte que dans chaque configuration, le Petit Prince, c’était lui-même.
“Tu m’as apprivoisé, car quand tu es partit, j’ai pleuré, comme le renard.” Sa voix était plus basse qu’il ne l’avait jamais entendu. “Il n’y a pas de serpent sur Erid, heureusement. Tu ne pourras sans doute jamais rentrer chez toi, même si tu le veux. Cela me rends heureux, heureux, heureux de savoir que tu seras toujours avec moi, et triste, triste, triste, car je ne veux pas te garder sous la cloche.”
L’homme sentait ses yeux se mouiller. Rocky allait encore se moquer de la manière dont les humains fuyaient de partout, mais il ne pouvait pas s’empêcher. Il passa son bras par dessus la combinaison sphérique, dans cet ersatz de calin que leurs différences fondamentales leur permettait à peine.
“J’ai choisi de revenir. Je t’ai choisi toi, tu le sais.” Il étouffa un sanglot. “Je me souviens de quelques petites phrases de ce livre, en fait, et l’une d’elle… L’essentiel est invisible pour les yeux. Cela ne veut peut-être rien dire pour toi puisque tu n’as pas d’yeux, mais…
-J’ai compris. Je n’aurais pas à essayer de t’entendre rire dans les étoiles. Merci, merci, merci.”
Grace rit doucement, entrecoupé par les sanglots. Le rire en clochette de Rocky se joint à lui. Il était d’un ton plus grave que d’habitude, trahissant les sentiments difficiles qui l’accompagnaient.
“Dire que je voulais t’épargner des histoires trop dures! C’était probablement la plus difficile pour nous deux.
-C’était très beau, beau, beau. J’ai hâte d’écouter plus d’histoires des humains.”
Et c’était beau, beau, beau, ces deux êtres qui volent, qui tombent dans l’espace, en direction d’une cloche en verre (ou en xénonite), d’une maison, d’une nouvelle vie, d’une autre histoire.
