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Respire (tu es seul)

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Le dernier candidat – Otabek Altin – vient de finir de patiner son programme libre et de recevoir ses résultats. Yuri s'est aussitôt précipité sur son ami pour le féliciter de sa place. Le russe est fier comme un paon, quand bien même ait-il été battu et éjecté du podium. Alentours, aussi bien les autres concurrents (Victor, Yuuri et Christophe) que ceux venus assister à la finale du Grand Prix la plus étonnante et la plus prévisible à la fois, regardent le jeune russe agir comme un adolescent à la place du gamin enragé habituel.

Il n'y a vraiment rien à faire : ils ne vont pas s'habituer de si tôt à voir Plisetsky se comporter comme un être humain décent en dehors de la glace.

Bien que les résultats de tous soient désormais connus, podium inclus, ils ont un peu de temps à tuer avant de devoir y retourner pour la remise des médailles et la cérémonie de clôture. Avant toutes choses, cependant, ils tiennent à retirer leurs patins et les laisser à l'abri, en sûreté, dans leur casier dans les vestiaires.

« Ouais. Nan. J'entrerais pas si j'étais vous. » S'amuse Phichit en voyant le groupe qui s'approche. Tous sont encore juchés sur les protèges-lames de leurs patins.

« Tu n'es pas nous. Lucky me. » Grince Yuri. Il fait pour repousser le patineur thaïlandais mais Otabek l'arrête. À son regard, il semble désapprouver le comportement de son ami. Quelle non surprise, tiens !

« Pourquoi tu n'entrerais pas ? » Demande le kazakh, à la place.

Tout le monde approuve la question. Yuri mis à part mais c'est normal. Personne ne s'attendait à ce qu'il le fasse. Les bras croisés, une moue sur le visage, il tend néanmoins l'oreille pour entendre la réponse.

« JJ vient d'y entrer. » Phichit répond sans hésiter. Son portable en main, il n'est qu'à moitié concentré sur le groupe de finalistes (ou pas que) et repère plutôt les photos à publier sur son instagram et sur son compte twitter qui vont ravir les fans. Il en repère aussi quelques autres à transmettre à des personnes bien précises. Des photos de Yuri à donner à Victor ; de Victor à donner à Yuri ; de Chris à donner à Chris (et à Victor... bizarrement) ; de JJ à transmettre à Isabelle et Yurio (s'il a encore lancé son bluetooth par inadvertance... et est proche d'Otabek, il ne s'agirait pas de déclencher un scandale internationale à cause de quelques malheureuses photos habillées... encore que ça claquerait nettement plus que le scandale Tonya Harding!).

Yuri roule des yeux à cette réponse.

« Il était pas seul. Isabelle était avec lui. » Et ça suffit pour que la majorité comprenne où Phichit voulait en venir.

Christophe s'illumine. Il pousse doucement mais sûrement Victor pour lui passer devant. Le patineur suisse pose sa main sur la poignée et tente de l'ouvrir au moment même où l'autre andouille de Chulanon continue à distiller ses informations au compte-gouttes et leur dit que la porte est évidemment verrouillée. Victor est d'ores et déjà en train de rire du culot des deux jeunes canadiens et du rougissement de Yuuri. Emil se moque de Michele qui s'étrangle presque (et qui n'est définitivement pas aidé par Sara qui préfère se joindre à Emil dans les moqueries). Leo et Guang-Hong sont, eux, plus blasés qu'autre chose. Ils espéraient naïvement que l'indécence resterait aux deux rivaux très amicaux, Victor Nikiforov et Christophe Giacometti, et ne se transmettrait pas aux autres. À croire que ça vient avec le nombre de podium occupés, en fait ! Les deux jettent donc un coup d'oeil inquiet aux Yuri et à Otabek, qui ne devraient donc, selon leur propre raisonnement, plus tarder à finir pareil.

« Une épingle ! » S'enthousiasme tout de suite Chris. Il a déjà une main tendue vers Victor, comme s'il espérait que le multiple médaillé d'or lui en fournisse une sur le champ.

Il lui en fourni une sur le champ en retirant d'une main adroite (bien trop pour que ça ne soit pas louche) celle des cheveux blonds, tirés en arrière, de son compatriote russe. Le suisse se met ensuite à genoux et parvient à déverrouiller la porte beaucoup trop vite au goût des autres. Même Phichit daigne quitter son smartphone du regard pour plutôt zyeuter Chris d'un air sidéré.

« Je suis partagé entre ébahissement enthousiaste et stupeur craintive. » Marmonne le thaïlandais. Il récolte alors un high five de Christophe Giacometti et Victor Nikiforov... ce qu'il n'aurait jamais cru possible, pour être honnête. Tout ça grâce/à cause de Yuuri et de sa mauvaise tenue de l'alcool. Qui l'aurait cru !

Chris est sur le point d'ouvrir la porte. Il n'a pas forcé la serrure « juste comme ça », ni pour s'entraîner, faire le fanfaron ou gagner un pari. Une main l'arrête.

« Je ne pense pas que... »

« C'est un risque qu'on prend quand s'envoie en l'air dans un lieu public : le risque d'être pris en flag et de perdre toute putain de crédibi- »

Tout en répondant à Otabek, beaucoup trop sérieux pour son bien et pour quelqu'un qui a sauvé Yuri de ses groupies avant de lui demander d'être ami (quel genre d'ahuri faut être pour souhaiter l'amitié d'un petit russe en colère quand on s'échine à refuser celle d'à peu près... tous les autres?). Chris retente sa chance d'ouvrir la porte. Le troisième essai s'avère le bon. Il n'aurait pas cru qu'il serait si difficile de prendre quelqu'un en flagrant délit. On peut vraiment pas se fier à ce qu'on voit à la télé ! Le patineur suisse ne termine pourtant pas sa phrase... pas même son mot.

Ce n'est pas la scène à laquelle il s'attendait qu'il découvre. Ni une qu'il aurait aimé voir. D'un coup, il se sent de trop. D'un coup, il se sent minable. Ils sont tous de trop. Personne ne devrait être là. Ils avaient tellement tort et seul Otabek avait encore un tant soit peu de jugeote (et Yuuri... mais Yuuri en a toujours trop donc Chris ne l'écoute pas la moitié du temps).

En parlant d'Otabek le voilà qui, justement, quitte la foule, toujours si surprise par la scène, pour s'avancer vers le couple. Yuuri fait étrangement de même. Ils reconnaissent tous ce qui se passe. Ils savent, pour quelques uns, comment réagir et se comporter dans certains cas. Victor, Yuri et Phichit ont vu Yuuri dans un état similaire à quelques reprises déjà, après tout. Personne avance... Yuuri et Otabek exceptés.

Isabella est à genoux par terre, les larmes aux yeux et les mains qui tremblent. Elle est à court d'idées quant à la façon d'aider son fiancé. JJ est assis dans le fond de la pièce, coincé entre deux rangées de casiers et le mur. Il est tout recroquevillé et tremble comme s'il était à Moscou dehors, en plein hiver et en T-shirt (aussi Canadien soit JJ, Victor ne voit pas comment il pourrait ne pas avoir froid dans un tel contexte). Son visage pâle et brillant de sueur est à moitié dissimulé dans ses bras tandis que ses mains serrent sa poitrine avec désespoir... comme si ça pouvait l'aider à retrouver son souffle et mieux respirer.

Otabek s'approche plus que quiconque. Isabella comprise. Yuri regarde faire son ami, sans comprendre le pourquoi de sa réaction face à la détresse de l'autre tâche canadienne. OK, ça craint, c'est sûr, mais c'est quand même pas de leur faute si l'autre gland est dans cet état.

« JJ ? OK pour toucher ? » Otabek demande. Les deux autres les plus proches, Yuuri et Isabella, le regardent faire, sans y croire ni l'un, ni l'autre. Bien que JJ ait paru sourd à tout ce qui se passe autour de lui jusqu'à maintenant, il lève doucement les yeux pour croiser le regard noir du kazakh. Il secoue un petit peu la tête. Il donne son accord. Otabek ne bouge pas.

« Tu veux que je te tienne juste la main ou que je te prenne dans mes bras ? »

Yuri demande maintenant à Leo s'il est au courant d'un ami, d'un cousin, un truc du genre, (peu importe, il s'en cogne) de Beka qui serait sujet aux crises d'angoisse. L'américain hausse les épaules. Comment il est supposé savoir ça, lui ?

« OK. » Accepte Otabek, qui semble avoir compris JJ malgré son absence de paroles. Il s'approche et se glisse dans un petit espace puis passe un bras autour des épaules de Leroy pour le rapprocher. « Tu peux me dire cinq choses que tu peux voir ? »

La respiration de JJ se bloque de nouveau.

« A ton rythme. »

C'est bête et bateau mais ça a l'effet escompté. Quelques instants passent avant qu'il commence. « Les cac-casiers. » Sa voix est basse, faible et comme étouffée par des sanglots encore difficilement contenus.

« C'est bien. Mais à ton rythme. Bégaie et butte sur les mots si tu peux pas faire autrement. »

Le canadien pose sa tête sur l'épaule d'Otabek. « B-Bella. Le banc. P-p-pat-ins. T-toi. »

« C'est très bien. » Le loue une nouvelle fois le kazakh. « Quatre choses que tu peux toucher maintenant. Et toujours à ton rythme. On a le temps. On est pas pressés. »

JJ inspire. Il ferme les yeux. Il ne se concentre pas, comprend Yuuri. JJ est en train de prendre sur lui pour suivre les demandes d'Otabek alors qu'il ne doit pas s'en sentir capable... mais il s'efforce de le faire pour ne pas le décevoir. Pas moyen qu'Otabek ne le sache pas. Pour deux personnes qui ne sont pas amies... c'est étrange.

« Le sol. Le m-murrr... mon c-costu-m'. Et t-toi. »

Les lèvres de l'autre commencent à former un de ses rares vrais sourires.

« Trois sons que tu peux entendre.

« Ma voix. Les c-comment-aires des programmes. T-toi. »

Isabella s'est remise debout mais continue d'écouter et de suivre la scène avec attention. Elle n'a pas réussi à autant atteindre son compagnon en presque quatre fois plus de temps. Elle se concentre sur les mots et les encouragements d'Otabek et sur ses petits gestes de réconforts contre lesquels se réfugie JJ.

« Deux odeurs que tu peux sentir. » Murmure-t-on.

« La su-sueur. Et toi. »

Victor, Phichit, Chris, Yuri, Leo, Guang-Honh, Michele, Emil et Sara (et Georgi et Mila en prime, maintenant, qui viennent de les trouver) savent ce qui vient après.

Ce n'est pas ce qui vient après.

« Je te laisse choisir maintenant : une chose positive sur toi ou une constance. »

Le plus jeune du groupe de patineur est perdu. Depuis quand Beka et JJ sont-ils amis ? Il n'y a que des amis qui pourraient faire ça ! Mais ils ne le sont pas. Amis. Ils ne peuvent pas l'être. Ils sont trop différents pour pouvoir être amis. Victor et Katsudon sont mariés, lui dit une petite voix intérieure un brin suffisante... mais c'est différent.

Peut-être pas.

JJ a toujours cherché à inclure Otabek dans ses sorties, jusqu'au moment où Beka et lui sont devenus amis. Beka s'est ensuite rapproché des autres patineurs. Parce que dans le sillage d'un Yuri Plisetsky il y a un Victor et l'autre Yuri. Que dans celui de Victor, il y a Chris, Georgi, Mila, Emil, Michele et Sara. Que dans celui de Yuuri il y a Phichit, Guang-Hong, Leo et Seung-Gil (qui manque aujourd'hui, dieu merci, un témoin de moins).

« T-toi... »

Otabek hoche la tête d'un air doux qu'on ne lui attribuerait pas. Le canadien a sa tête toujours posée sur l'épaule du kazakh, qui le retient toujours et l'amène même contre lui un peu plus fort. Avant de carrément l'installer sur ses jambes. Une fois totalement perdu et blottit dans les bras d'Otabek, JJ commence à sangloter tout bas. L'autre ne dit rien, ne fait plus rien, ne s'inquiète plus autant qu'avant.

« J'ai f-froid. » Finit par reconnaître le corps tremblant de Leroy.

L'autre acquiesce juste. Il confirme son étreinte d'ours autour de l'autre et commence à lui frotter les bras et le dos pour nourrir l'illusion d'une source de chaleur. Otabek est donc ravi lorsque les vestes de Yuuri et Victor viennent se poser sur les épaules tremblotantes de leur cadet. Il les en remercie d'un signe de tête. Il préfère ne pas parler au risque de briser la toute récente quiétude de l'autre.

« Tu veux encore rester un peu ou tu veux bouger ? »

Mauvais calcul, pour une fois, on dirait. L'autre patineur se tend, se crispe, halète douloureusement et se remet en boule sur lui-même. Seul. De nouveau. Le reste du groupe a finalement reculé pour laisser un peu d'espace à JJ, qui sera déjà suffisamment mal et gêné à l'idée qu'autant de monde l'ait vu ainsi. Ils attendent dans le couloir, dans le silence.

« On va quand même pas faire comme si personne avait vu Mr-JJ-No-Style en pleine crise, hein ? » Enfin... presque dans le silence.

« Yurio... » Soupire Victor en se pinçant l'arête du nez.

« Si on se met tous à être sympa parce qu'on l'a vu comme ça... désolé mais je trouve ça pire que de rester moi-même et tout sauf sympa. »

« Reconnaître avoir eu tort de l'ostraciser comme on a pu le faire suite à cet élément déclencheur ce n'est pas être hypocrite. » Soupire Chris, tendu et sérieux d'une façon qu'il n'est même pas sur la glace.

« On va pas en faire notre pote, quand même ! Y a personne qui peut le blairer et là... quoi ? Vous allez tous l'aimer ? Vous voulez pas faire une soirée pyjama avec lui, aussi, tant que vous y êtes ? »

« Si on t'accepte, y a pas de raison pour lui. » Marmonne Emil entre ses dents. Il est principalement entendu par les Crispino et par deux russes inquiets. « Nan mais c'est vrai. Y est quand même plus insupportable que JJ. »

Otabek aide JJ à se remettre debout. Le canadien manque de tomber presque aussitôt. Il est rattrapé par le kazakh et a pu se servir des casiers comme d'appuis pour éviter de rencontrer le sol. Il est encore mal assuré et loin d'être remis de ce qui s'est passé. Isabella hésite. Elle ne sent pas JJ en état de s'éloigner d'Otabek pour le moment. Elle ne saisit pas très bien leur relation, à tous les deux. Elle a toujours trouvé JJ un peu lourd à harceler l'autre pour qu'il sorte avec eux dès qu'ils participaient à une même compétition ; surtout lorsqu'il était aussi évident qu'Otabek ne cherchait pas à sympathiser dans le milieu. Puis il lui a montré qu'elle avait tort, qu'il voulait bien se faire des amis, et que c'était juste avec JJ qu'il avait un problème. Pas qu'elle le blâme. Tout le milieu semble avoir un problème avec lui.

Combien de fois a-t-elle dû le tenir et le rassurer à ce propos. Lui dire qu'il méritait qu'on l'aime. Qu'elle l'aime. Qu'il n'était pas un imposteur et que ses fans n'étaient pas menés en bateau par son imposture. À combien de banquet a-t-elle dû le traîner de force ? À combien a-t-elle assisté avec lui, pour ensuite culpabiliser car tout le monde venait lui parler, à elle, et que JJ restait dans un coin, seul et oublié. Ses parents se sont toujours assurés de s'occuper des sponsors de JJ à sa place, de la même façon que Celestino le fait avec ses protégés.

« Tu veux aller t'allonger un peu au poste de secours ou tu préfères l'infirmerie ? »

C'est un haussement d'épaules qui fait office de réponse, cette fois encore. Peu importe. Il s'en moque. Tout ce que Jean-Jacques veut, là, présentement, c'est disparaître. Tout le monde l'a vu dans cet état. Tout le monde l'a vu au plus bas. Tout le monde l'a vu aussi pitoyable. C'est fini. Avant il n'avait aucune chance avec eux, maintenant c'est pire encore. Il est épuisé. Il n'est qu'un escroc et un patineur qui s'y croit quand il n'est rien. Un sanglot lui échappe.

Une paire de bras s'enroulent autour du cou et des épaules de JJ. Ce n'est pas Otabek, il est à sa gauche et a encore un bras autour de sa taille donc... Ce n'est pas Isabella non plus, il peut la voire en face de lui, son beau visage et ses grands yeux tristes.

C'est là à qu'il percute à qui ces bras appartiennent. À qui est cette odeur et tout le reste. Et pourquoi il a l'impression que ce n'est pas la première fois que ces bras le retiennent. « K-Ka-Katsu-Ka-Ki... » Il essaie de dire mais n'y arrive pas. Ça l'énerve. Tout s'embrouille. Il n'est même pas capable de parler comme il faut. Katsuki. K-a-t-s-u-k-i. Ce n'est pas un nom à coucher dehors, pourtant.

« Peu importe ce que tu penses maintenant, ça ne va pas durer. Tu es une personne qui mérite d'être là. Tu as gagné ta place ici. Tu n'as volé celle de personne. Tu es légitime et je suis désolé d'avoir agir comme je l'ai fait. J'aurais dû savoir mieux que ça. » Yuuri frotte le dos de JJ d'une main. Le plus jeune commence timidement à répondre à l'étreinte, cette fois. « Si tu veux rentrer à l'hôtel pour te reposer, je peux l'expliquer au comité. J'ai déjà été autorisé à m'absenter du podium. Jamais pour la médaille d'argent du Grand Prix, j'en conviens, mais... ta santé doit passer avant. »

« Je suis t-tellement fatigué... » Reconnaît JJ. « M-mais... »

« Mais tu veux être présent. » On hoche la tête. « Alors tu devrais aller à l'infirmerie. Tu t'y reposeras mieux et ce sera plus privé. » Encore un signe de tête pour réponse. « Je peux même te prêter Victor. C'est comme avoir une couverture lestée qui fait des câlins et qui ronfle. »

« Yuuuriiii... » Gémit la tête grise du (presque) trentenaire. « Tu me brises le cœur à dire que je ronfle. » Victor fait en sorte de croiser le regard de JJ puis articule exagérément afin qu'il lise sur ses lèvres. « OK. Je ronfle un peu. » Il utilise sa main pour illustrer la notion de peu puis met un doigt sur sa bouche, l'invitant à taire cet honteux secret. « Mais si tu le souhaites, je peux faire le doudou. Ça ferait une bonne reconversion après ma retraite. »

Yuuri espère que le mot retraite ne fera pas office d'invocation pour Chris. Victor et Chris réunis, c'est toujours un moment épuisant moralement... et après une crise aussi forte que celle de JJ, ce n'est pas le moment de les combiner. Quand le japonais entend son mari appeler le suisse pour lui proposer un projet de reconversion et qu'il le voudrait comme partenaire... il se dit qu'au moins ils le font dans le couloir.

« C-comment vous... Bela avait... la po-po-la po-porte... » Balbutie JJ, dont les mots ne suivent toujours pas sa pensée comme il le faudrait.

« Euh... » Otabek et Yuuri ont le même air gêné. Pas comme Victor qui repasse sa tête et qui sourit comme un diable (peut-être qu'il l'est).

« Chris a forcé la serrure. On pensait vous trouver... »

« Victor... » Grince Yuuri d'un ton menaçant (pour qui connaît Yuuri et n'a donc pas de trop grosses attentes).

Ça ne va pas plus loin cependant. La fatigue rattrape de plus en plus le canadien qui s'appuie davantage sur Yuuri qui le retient comme il peut. Combien de fois a-t-il utilisé Phichit, Victor ou même Yuuko ou Takeshi de cette façon ? Que JJ ose le faire avec lui le touche. La confiance nécessaire qui se cache derrière un tel geste est phénoménale !

Otabek a appris à lire les signes d'une rechute. Il préfère l'éviter si possible or, là, ils s'en approchent. Il pose donc une main sur l'épaule de JJ, qu'il a finit par lâcher lorsque le japonais a montré sa capacité à le soutenir comme il faut. JJ revient à lui sans hésiter.

« Tu veux dormir seul ? Avec Isabella ? Moi ? Victor le ronfleur ? Quelqu'un d'autre ? »

Ah ! Cette fois, Isabella comprend toute la gestuelle mal à l'aise, les regards qui fuient et la respiration qui se coupe. Elle prend les devants. « Je vais aller dire à tes parents ce qui s'est passés, qu'ils ne s'en fassent pas et ne te cherchent pas partout. » Elle sourit et embrasse son fiance. Elle lui caresse la joue du pouce avant de se tourner vers Otabek. « Tu restes avec lui ? »

« Je ne vais nulle part. »

Isabella quitte le vestiaire, presque sereine. Il est possible que tout aille bien maintenant. Otabek, JJ à moitié enroulé autour de lui, suit le mouvement. Ses patins toujours aux pieds, finalement, mais il a d'autres priorités. Comme... tout le monde dans le couloir, par exemple. Ou Yuri et sa réaction face à son amitié avec JJ. Il espère vraiment que le russe saura se taire, pour une fois, et ne pas envenimer la situation. JJ a beau être calme, il suffit d'un rien.

« Hey ! JJ ! » Commence Emil, sans son enthousiasme habituel. Otabek n'avait pas soupçonné Emil de pouvoir être celui qui envenimerait les choses. C'est de sa faute. JJ se tend et fixe le sol. « On comptait sortir tous ensemble ce soir. Tu préfères qu'on remette ça à demain ? »

Oh. Donc il avait raison de ne pas se méfier du tchèque qui, comme à son habitude, est bourré de bonnes intentions. Otabek le remercie pour sa bienveillance au moment même où JJ trébuche, surpris par l'offre. On ne lui en a jamais fait une telle ! Il finit par terre, au milieu de tous ses concurrents debout et en chaussettes.

« V-vos chaussures ? » Il demande et lève les yeux pour voir le propriétaire des pieds aux chaussettes dépareillées. Georgi. Il n'aurait pas parié sur lui, tiens. Leo, Phichit, Michele, Emil, Phichit (oui, Phichit était un vrai suspect)... Victor à la limite, malgré sa classe apparente.

Comme quoi... on ne connaît jamais vraiment les gens.

« La faute à qui ? » Grince un anglais très russe et ni sympathique, ni chaleureux. « Y a les chiottes pour les crises d'angoisse, hein ! »

Tous se gèlent... à l'exception de JJ qui commence à sourire. Il est aux anges.

Et les autres n'y comprennent plus rien.

« Aww Yuratchka... tu t'inquiétais pour moi ? »

Bien sûr, s'il y a UN mauvais moment pour que JJ reprenne du poil de la bête et réussisse à donner le change... ce serait maintenant. Personne ne parle, bouge ou juste bronche. Ils attendent, tendus, la mise à mort du canadien par un petit russe énervé.

Yuri fronce les sourcils. Sa mâchoire se crispe et ses dents commencent à grincer. Victor, qui aime casser les moments dramatique presque autant qu'il apprécie les déclencher, siffle à cette réaction. Otabek s'approche de Yuri, prêt à l'arrêter s'il le faut (juste... il ne sait pas trop comment mais il finirait par trouver).

« Crois-le ou non mais ma passion c'est le patinage, pas voir des branleurs faire des crises de panique dans des vestiaires ou des chiottes. C'est pathétique. »

Le sourire de JJ flanche un peu et inquiète les autres. Il se redonne vite une contenance, cependant, en ricanant légèrement avant de chercher à se remettre sur pieds. Otabek revient l'aider. Son bras entoure les épaules de l'autre, encore couvert des vestes du couple. Il le guide ensuite vers l'infirmerie. Il n'est pas sûr qu'il n'y aura pas de rechute une fois qu'ils seront tous les deux. JJ peut essayer de rester fort à cause du monde, à cause de Yuri, mais craquer sitôt en sécurité loin d'eux.

Et ça ne manque pas. Dès la porte de l'infirmerie franchie et refermée derrière eux, JJ s'effondre dans les bras d'Otabek qui le traîne à peine vers le lit du fond, celui avec des rideaux qui pourront les cacher des autres. Il y installe son ami tremblant et lui demande un instant, pour enlever ses patins et sa veste... mais un instant est déjà un tantinet trop long. Le kazakh fait le tour du lit en courant, tire la couverture mais l'abandonne aussitôt et la remet (tant pis, ils seront dessus). Il s'assoit pour enfin attirer JJ contre lui. Il veille à établir le maximum de contact entre eux, allant même jusqu'à passer sa jambe entre celles du canadien. Il prend ses mains et fait de petits cercles sur le dos. L'autre s'apaise.

« Je sais p-pas p-ou-pourquoi je pourquoi je suis c-comme ça. »

« C'est pas grave. »

« J-j-désolé de... pardon... »

« Tu n'as rien fait de mal. Ne t'excuse pas pour ça. »

« Pardon... »

Otabek savait que ça allait arriver.

« Tu de-voulais res-rester avec Yuri et et... »

« Là c'est avec toi que je veux rester, d'accord ? Toi. Pas quelqu'un d'autre. Toi. Pas Yuri. Toi. »

JJ ne parle pas plus. Il cale sa tête sous le menton d'Otabek qui sourit à ce geste qui est plein de souvenirs. Quelques minutes suffisent pour que le Canadien soit endormi. Même s'il n'est pas encore serein et calme, ça reste un début. Otabek lui frotte le dos, les mains, et dort à son tour.

Faute d'avoir pensé à programmer un réveil pour la cérémonie de clôture et la remise des médailles, Otabek est intérieurement soulagé d'être doucement secoué pour être réveillé. Il est un peu surpris de se trouver nez à nez avec Georgi Popovic (presque autant que JJ quand il a associé le patineur russe aux chaussettes) mais mieux vaut Georgi que Victor, Yuri ou Christophe. Les trois semblent du genre « trop » dès le réveil. Ça ne paraît pas humain de se réveiller près d'un d'entre eux et de leur énergie débordante.

« La cérémonie va commencer. Vous avez une demie-heure pour vous refaire. » Dit lentement le russe. « Ne soyez pas en retard. Vous êtes tous les deux sur le podium. Victor ne vous pardonnera pas de le lâcher, ni d'être en retard. »

« Katsuki saurait le convaincre de nous pardonner, vues les circonstances. »

Georgi l'admet. Le japonais saurait probablement raisonner Victor sans même essayer de le faire. JJ s'agite à cause des murmures alentours. Il se rapproche d'Otabek pour mieux se dissimuler dans sa veste restée ouverte puis passe une main sur son visage. Il se cache de la lumière. Le russe sourit à cette vue.

« Yuuri – Katsuki – a presque les mêmes mimiques et réactions quand il dort après une crise d'angoisse. » Le plus âgé souffle. « Je n'aurais pas pensé que le plus semblable à Yuuri ce serait lui. »

« Personne. » Soupire Otabek. « Il est doué pour donner l'impression d'être inébranlable. »

« Justement, peut-être pas tant que ça. Michele nous a rappelé le programme court de Barcelone et... notre incompétence à tous. »