Actions

Work Header

Il ne pleut jamais

Work Text:

Il ne pleut jamais, dans ce putain d'endroit—mais quand il pleut, c'est un déluge. De grosses gouttes de pluie frappent le sol avec un crépitement âpre. La terre rouge sent le moisi. Une chaleur humide imprègne le bois de la hutte—un brouillard lugubre se répand dans tous les coins du baraquement.

Klaus regarde par la fenêtre. Il éteint sa cigarette, et il allume la lampe sur sa table bancale. Il prend une nouvelle cigarette,  la met entre ses lèvres. Il recommence à nettoyer son .44 Magnum. Quand un homme en tenue de combat rentre dans l'arsenal improvisé, Klaus l'ignore.

"Salut, l'emmerdeur."

Klaus grince les dents. Connard. L'idiot continue à ouvrir et fermer sa bouche et émettre des sons. Il est en sueur, et ses mots n'ont aucun sens. J'aimerais bien ne plus l'écouter. Jamais plus . Ce n'est pas difficile, il pense, et il insère un nouveau chargeur dans son arme. C'est très simple, en fait. Klaus en a l'habitude. C'est son métier. Il aime son métier. Il sait qu'il le fait bien. Satisfaction professionnelle.

Ce serait même bien de le prévenir, le connard. Voire sa tête. Observer comme il se retourne. Comme il cherche à s'enfuir. Est-que l'imbécile pense que Klaus aurait des problèmes à lui tirer dans le dos? Idiot.

Bien sûr, c'est mieux de les regarder en face. Comme eux. Klaus range son arme dans son étui d'épaule. Dommage qu'il était au loin. Klaus cherche en même temps d'effacer les souvenirs qui émergent, et de les chérir . "Tu es toujours si loin, Klaus." Les sales pédés savaient que c'était possible. Même probable. Il y avait des rumeurs partout. Iron Klaus est devenu fou. Il a disparu. Il a déserté. Il a laissé derrière lui une traînée de sang.

Klaus n'est pas devenu fou. Il a diversifié. Quelle est la différence entre tuer pour l'OTAN et tuer en toute indépendance ? Couper l'intermédiaire. L'OTAN est là pour défendre le capitalisme contre le communisme, n'est-ce pas ? Donc, bienvenue dans l'entreprise privée. Klaus va où il y a du travail. Et il y en a partout. Il suffit de se déplacer. Du point de vue du capitalisme, se déplacer donne même du travail à l'industrie de l'aviation.

Se déplacer a emmené Klaus dans ce pays de cons au milieu de nulle part. Assez loin que Klaus a arrêté de parler allemand. De penser en allemand. Ou en anglais. Il n'a plus jamais pensé en allemand—ou en anglais— depuis longtemps. Il aurait préféré un langage moins efféminé, moins débauché; mais les idiots locaux parlent français, donc Klaus parle—pense—en français.

Les deux foutus pédés parlaient en français entre eux. Le petit pédé roux était Français. Ce qui a eu ses avantages. C'est plus satisfaisant de tuer ceux qu'on déteste. La plupart du temps, son travail requiert de tuer des inconnus. C'est donc un bonus quand on connaît sa cible. Quand on peut appuyer sur la gâchette en regardant un visage connu. Le visage de son remplaçant.

Klaus ne le connaissait pas vraiment. Il ne l'avait pas vu souvent. Mais il l'avait assez vu. Le petit violoniste roux qui apparaissait de plus en plus souvent où il n'avait pas le droit de se trouver, pour des raisons farfelues, opaques comme un rideau de pluie anglaise. Quand il pleut dans les North Downs, le paysage devient un mélange luxuriant de collines bleu-vert, haies serpentines et moutons doux.

Klaus l'avait vu avant Dorian, mais quand Dorian l'avait vu aussi, il n'avait pas pris la peine de le cacher. " J'ai changé d'avis, Klaus." Vouloir vaut mieux que d'avoir, pour Dorian, du moins. " Ça ne marche pas entre nous, Klaus." Dorian ne s'était pas excusé. Il ne s'excusait jamais. Il s'expliquait. " Il y a quelqu'un d'autre, Klaus." C'était comme ça. Au revoir Klaus. Bonjour René.

René. Frêle, fade, roux. Avec une fleur rouge entre ses yeux vu à travers le viseur à croix. Le visage de Dorian rayé du sang jaillissant de René. Le corps de René sur le gravier. Les yeux de Dorian levés vers Klaus, comme s'il pouvait le voir. Le regarder dans les yeux. Il avait déjà tout compris. Il était calme, posé. Le foutu pédé a toujours été courageux.

Klaus avait pris son temps. Il avait respiré profondément. Lentement, dans le silence, il avait rangé son arme. Il s'était levé. Il s'était retourné. Il était parti. Il n'avait pas tiré sur Dorian. Pourquoi le tuer? Mieux de le laisser avec la connaissance de ce qui s'était passé. Ce qu'il avait fait à Klaus. A son cher René.

Au revoir Dorian. Bonjour le nouveau Klaus.