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Le Chant du Poète

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Il était une fois, dans un temps si lointain qu'il pourrait aussi bien être la fin que commencement, dans un pays dont le nom m'a échappé en s'envolant dans le vent avant d'être porté par les eaux vertes des rivières jusque dans l'outremer des Océans. Il était une fois, une triste histoire, une histoire dont la fin est amère, l'histoire d'un amour jeune et vieux à la fois, l'histoire de quelqu'un qui essaya…

Il y avait à cette époque en ce temps là un jeune Poète, un chanteur, un musicien et il était le plus talentueux qui n'avait jamais foulé la terre de ses pas. Sa voix était comme le murmure d'un ruisseau cristallin lors d'un chaud après-midi d'été, ses mots avaient charmés le vent lui-même. S'il le voulait il pouvait faire pleurer les pierres, chanter de joie les saules pleureurs de quelques pincements de sa lyre. Et il allait sur les chemins suivant le cortège des saisons offrant à qui passait le plaisir de l'entendre jouer et chanter, s'il y avait dans l'assistance quiconque ayant eu la chance de l'entendre il serait en pleurs à la fois heureux de pouvoir chérir ce souvenir mais aussi inconsolable de ne jamais plus pouvoir en jouir de nouveau…

Ce poète aimait la liberté et la vie, il les chérissait comme deux maîtresses bien aimées et leur était entièrement dévoué. Nulle Muse ne put jamais les égaler à ses yeux. Et quand ses amours d'un moment lui disait "Reste, ne pars pas" et qu'il regardait l'horizon, alors nulle larme, nulle promesse ou menace ne pouvait l'empêcher de partir à nouveau et chanter les deux Dames de son cœur. Chacun disait que ni mortels ni divinités n'auraient pu surpasser celles-ci à ses yeux.

Seulement, seulement, le Poète finit par s'arrêter plus qu'il ne l'avait jamais fait, les saisons passaient et il ne regardait jamais l'horizon. Il chantait toujours avec la même grâce qu'avant mais il était habité d'une flamme nouvelle, un brasier d'une intensité inédite brûlait dans sa poitrine. Une joie tranquille l'habitait et c'était comme s'il n'avait plus à être sur les routes pour trouver son bonheur. Rapidement le monde dû se rendre à l'évidence, le Poète était amoureux. Follement amoureux.

Son coeur appartenait désormais à une jeune femme aux sourires aussi rayonnants que le Soleil, aux yeux pétillants comme les comètes estivales, chacun de ses mouvements étaient une danse aussi gracieuse que les roseaux ployant sous la brise. Elle était une ode à la vie faite chaire et joie. Le Poète l'aimait, et elle aimait le Poète. Ils remplissait chacun la vie de l'autre, nul n'avait vu couple plus heureux et tendre. Ils vivaient dans la musique et les joies simples et quotidiennes, les remous ils les prenaient avec tranquillité après tout ils étaient ensemble et c'est tout ce qui importait.

Certains les disaient inconscients, fous, mais alors il n'y eut jamais de fous plus amoureux, de plus doux et de plus heureux qu'eux deux. Et le fait est qu'ils s'en sortaient toujours avec tranquillité et nonchalance, lorsque le soleil revenait ils tenaient toujours la main de l'autre et trempés des intempéries ils allaient sereinement se reposer à l'ombre d'un arbre ou auprès d'un feu selon la saison, mais toujours dans les bras l'un de l'autre. Et le temps passa ainsi, enchaînement de saisons et de petits riens qui font des tout.

Par un matin d'été la Tant Aimée partie dans les champs pour profiter de la fraîcheur douce de la nuit dans la lumière éclatante du jour. Le Poète dormait encore, ses yeux clôts sur le monde des rêves et des illusions. Elle posa un baiser sur son front avant de partir, c'était la dernière fois que le Poète aurait pu la voir ainsi… La Tant Aimée s'élança dans les bruyères si parfumées qui exhalaient leur essence dans l'air tendre et rosé du jour, elle traversa la forêt sous l'ombre de ses hautes frondaisons l'humus et la mousse sous pieds, elle glissa sur les galets chauds dans l'eau miroitante pour se rafraîchir avant l'heure la plus chaude du jour. Et durant tout ce temps elle n'avait cessé de rire et de sourire, elle pouvait rivaliser avec le Soleil et tous les astres dans ces instants là.

Avec la chaleur vient l'heure de rentrer chez eux, de retrouver la fraîcheur de l'ombre et la douceur de son amant. Tant Aimée quitta le lit de la rivière et repris sa route de son pas léger, elle avait tant de hâte et de joie à l'idée de revoir son Poète, elle était si heureuse de ce que la vie lui offrait qu'elle ne vit pas le serpent reposant sur le sol.

La bête s'était mise entre les pierres du chemin son corps se fondant avec la roche, tout comme son coeur qu'on aurait pu croire de silex. Seul un morceau de sa queue brune reposait sur le sol. Et Tant Aimée de son pied léger et dansant la foula. Aussitôt, de rage et de fureur plus que de douleur le reptile se dressa et la mordit au talon. Il enfonça profondément ses crochets dans la chair tendre, si profondément qu'il atteignit l'os. Puis il cracha tout son venin, tout son poison mortel, il ajouta sa rage violente, sa fureur acide et sa haine dévorante. La pauvre Tant Aimée s'effondra sous le coup, foudroyée. Le serpent lui s'en alla, tranquillement, sans un remord ou un regard en arrière, chercher un autre endroit où reprendre sa sieste.

Et voilà la belle, transie de froid sous le zénith estival, tremblante et grelottante contre le sol, seule. Incapable de bouger elle appela son amant tant qu'elle put, encore et encore alors que la vie quittait ses joues qui prenaient la teinte de la mort et des cendres. En larmes alors que son temps arrivait à sa fin le dieu des morts vient. C'était un être sans âge, mais que le poids des ans entourait. Il posa ses yeux sur la pauvre créature dont il avait entendu les appels désespérés jusque dans sa demeure. Et sous les cendres de la mort, sous le désespoir amer, dans la flamme vacillante qui habitait encore les yeux de Tant Aimée, cette flamme qui disait tout l'amour qu'elle avait eu pour la vie, le Dieu y reconnut son épouse. Elle aussi était si pleine de vie, Déesse du Printemps qu'il aimait tendrement. Il aurait aimé que la mortelle puisse vivre encore un peu, mais il est un ordre des choses qu'on ne peut changer. Alors, il prit Tant Aimée avec lui avec toute la douceur dont il était capable.

Elle partit pleine de regrets et d'un pas lourd avec le Dieu. Elle qui n'avait été qu'une gratitude et émerveillement face à la vie lui disait désormais adieux pour toujours.

Le Poète attendit longtemps le retour de sa tendre moitié, puis ne la voyant pas revenir l'inquiétude vient le saisir. Une inquiétude sombre et funeste qui ne fit que grandir et grandir, accompagné d'un pressentiment oppressant. Il se mit à battre la campagne à la recherche de sa Tant Aimée, il hurla son nom encore et encore. Il l'hurla à s'en casser la voix, à en faire taire l'écho. Alors il n'y avait que le silence pour lui répondre, le narguant de tout son poids. Il continua de crier et il cria encore quand il la trouva. Dans le crépuscule elle gisait sans vie, il faillit ne pas la reconnaître au début. Il ne retrouvait plus l'étincelle qui l'accompagnait toujours. Il ne retrouvait plus les couleurs de ses joues, la grâce déliée de chacune de ses respirations. Ce qu'il avait devant lui n'était pas celle qu'il aimait, ce ne l'était plus.

Ce qui sortit de ses lèvres ce ne fut pas la plainte soignée et lyrique d'un poète, non c'était le gémissement désespéré et sauvage d'une bête. L'élégie brutale et entière, la douleur à l'état pur de son coeur. En cet instant il poussa le son le plus terrible que l'on puisse entendre. Les pierres tremblèrent, le vent et les arbres gémirent lamentablement, le Soleil et la Lune vacillèrent, la rivière sanglotant violemment ses yeux débordant et s'asséchant brutalement à ce son déchirant. Lui, il tomba et genoux et pleura longtemps, oh si longtemps sa perte.

A partir de cet instant la joie déserta le Poète, il était une ombre. Il ne chantait plus, il ne jouait plus, il vivait à peine. On le voyait errant sans un mot, sans un regard pour le monde. Il ne s'arrêtait plus, il continuait sa route sans qu'on sache où il allait. Lui même ne le savait pas, il se contentait d'errer pris dans son chagrin et sa douleur. Il était plus triste que les pierres. Chacun en le voyant sentait son coeur saigner sous la coupure d'une perte. Nul ne sait combien de temps il passa ainsi, puis un jour sans que rien ne paraisse avoir changer pourtant il se remit à chanter. Et à chanter comme il n'avait jamais chanté avant. Il se mit à chanter son amour, la beauté des jours passés auprès de sa Tant Aimée, et comme il aimerait la revoir.

Ses mots étaient si beaux, l'émotion si pure que le monde entier se mit à lui indiquer le chemin vers le monde des morts. Les pierres traçaient la route sous ses pas, le vent et les rivières lui chuchotaient les directions à prendre, les arbres s'inclinaient pour lui donner de l'ombre. La Lune et les étoiles se faisaient plus éclatantes pour éclairer sa voie durant la nuit. Et après une longue, si longue marche le Poète arriva finalement devant la bouche caverneuse menant vers le monde des morts. Sans hésiter il s'y enfonça, avançant sans crainte dans les ténèbres et descendant de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre. Sans jamais cesser de chanter.

Il descendit avec les âmes pâles des morts, et toutes s'arrêtèrent en voyant ce vivant parmis eux. Et alors qu'ils chantaient ils se détournèrent de leurs propres peines pour compatir à la siennes, les larmes qu'ils versèrent, les plaintes qu'ils poussèrent ne furent pas pour eux mais pour la peine et le chagrin du Poète. Et ils le suivirent tous en cortège. Les gardiens du royaume des morts regardèrent le spectacle stupéfié, ce vivant n'avait rien à faire ici et de plus voici qu'il mettait le domaine sans dessus dessous ! Il fallait que ça cesse renvoyer cet inconscient à la surface et calmer les morts ! Comme ils étaient déterminés à rétablir l'ordre, les vivants avec les vivants, les morts avec les morts ! Mais quand le chant du Poète vient à leurs oreilles ils ne purent résister. Ils pleurèrent en choeur avec le cortège et le laissèrent passer et s'enfoncer un peu plus dans les profondeurs.

Le Poète traversa tout le royaume des morts pour arriver jusqu'au Palais du Dieu de la Mort il avait avec lui tous les habitants du Royaumes, tous ou presque. Sa Tant Aimée celle qu'il cherchait si désespérément était au pied des trônes du Dieu de la Mort et de la Déesse du Printemps. Tout les morts y entrèrent, véritable marée macabre et pleurant. Même les pires criminels, ceux aux coeurs les plus durs, les plus rabougris et inexistant versaient toutes les larmes qu'ils pouvaient pour ce couple cruellement séparé. Ils s'entassèrent dans la salle immense, comment elle ne fut pas inondée de larmes et le Poète ne fut pas noyée par celles ci nul ne le sait. Mais dès qu'il vit sa Tant Aimée l'attendant il cessa de chanter il se jetta dans ses bras. Les voilà qui se heurtent d'un même élan, qui s'enlacent, s'embrassent. Voilà que leurs larmes rejoignent celle des morts. Elle est froide dans ses bras, et lui est si chaud avec ce coeur qui ne bat plus que pour elle, que dans l'espoir de la revoir, de la ramener au soleil, sous la lune et les étoiles au milieu de la bruyère et du chant des rivières.

Ils sont enlacés si étroitement, si intensément qu'il est impossible de dire qui est qui, les voilà qui ne sont plus qu'un. Les voilà qui se rengorgent de la présence de l'autre après une séparation, une absence bien trop longue. Ils seraient certainement encore ainsi si la voix du Dieu de la Mort n'avait pas résonné dans toute la pièce.

Le Dieu de la Mort doit demander des comptes à ce vivant, ce mortel qui vient ainsi défier toutes les lois et chambouler tout son royaume. Il n'est pas insensible, loin de là, mais il est le garant d'un si fragile équilibre, il est des choses qui ne doivent pas être brisées. Et le Poète s'est déjà joué de tant d'elles, pour retrouver sa Tant Aimée. Le Dieu le comprend, comment ne le pourrait-il pas ? Lui aussi aime au delà de toute raison son épouse. Mais il a des comptes à réclamer. Que veut donc ce mortel qui s'avance ainsi dans le Royaume des Morts alors que son heure n'est pas venue ? Pourquoi chamboule-t-il ainsi toute cette organisation ? Il ne pourra pas repartir avec sa Tant Aimée, c'est simplement impossible, il devrait remonter et ne descendre à nouveau qu'une fois son heure arrivée. Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra rester avec elle.

Mais le poète s'y refuse, il n'a pas fait tout ce chemin pour rien. Il ne partira pas sans son amour, c'est hors de question, ça lui est impossible. Il doit convaincre le Dieu de la Mort de faire une exception, de fermer les yeux une unique fois. Il se plante devant les trônes, sort sa lyre et commence à en pincer les cordes, et alors… Et alors… Il chante à nouveau, le plus beau chant qu'on ait jamais entendu. Le chant d'amour le plus pur et le plus puissant qui n'eut jamais prononcé. Jamais poète n'avait chanté ainsi et jamais plus on entendit chant semblable à celui-ci. Tout le talent du Poète, tous ses plus beaux mots, tout ce dont il était capable se retrouva dans cette chanson. Tout son art s'y retrouva avec tout le contenu de son coeur.

Il rappelle au Dieu et à la Déesse leur propre amour, et voilà les deux puissants seigneurs en larmes. Les larmes coulent et coulent et ne cessent de couler encore et encore. Impossible de les contenir, impossible de les stopper. Elles rejoignent celle des morts et de leurs gardiens, toute l'assemblée est en pleurs. Les morts se souviennent de la douceur des jours de leurs vivants. Le charme et la douleur d'aimer, le plaisir d'être avec l'autre. Les gardiens goûtent à ce sentiment inédit, et c'est le regret qui coule sur leurs joues Et le Dieu sent son coeur se serrer, se tordre dans sa poitrine en songeant à ce qu'il devra faire… Les larmes se déversent de plus belle sur son visage grave.

Lorsque le Poète eut fini de chanter il y eut un silence, un long silence. Jamais le Royaume des morts n'a été si silencieux. Pas d'applaudissements, pas d'ovation et d'acclamation. Ce n'était pas l'heure mais le Poète n'avait pas besoin de cela. Nul ne sait combien de temps durant ce silence pur, il dura bien après que les derniers échos de notes de la lyre et de sa voix aient disparus dans l'obscurité.

Puis le Dieu rendit son jugement, les joues encore couvertes de larmes, la main de son épouse dans la sienne. Toutes deux enlacées et serrées l'une contre l'autre. C'est sa voix qui rompt le silence alors que le Poète retient son souffle et Tant Aimée sent presque son coeur battre

Le Poète pourra remonter chez les vivants avec sa Tant Aimée, mais à une seule condition elle devra faire le trajet derrière lui sans qu'il ne se retourne jamais avant qu'ils aient tous deux atteint la lumière du monde des vivants. Sinon Tant Aimée restera dans le Royaume des Morts et il ne pourra pas le revoir avant de mourir lui même.

Sous les ovations des morts et le regard des Dieux le couple s'en va donc plein d'espoir et de joie. Ils ont gagnés, ils ont réussis ! Le couple va pouvoir retourner ensemble à la vie et descendre ensemble dans les profondeurs du Royaume des années et des années plus tard.

Ils parcourent le Royaume désormais vide, lui devant ouvrant la voie elle derrière le suivant pas à pas, presque sur ses talons. Et le Dieu de la Mort les regarde partir, un poids dans le coeur. Il espère qu'ils pourront le faire, vraiment c'est un souhait puissant au fond de son coeur. Mais… Mais les choses ne peuvent parfois simplement pas être changées.

Alors qu'il remontait le doute fit son chemin dans le coeur du Poète. Tant Aimée était-elle vraiment derrière lui ? N'était-ce pas un cruel tour du Dieu de la Mort ? Et puis il approchait de la fin du chemin plus le doute était fort, plus il luttait contre l'envie, le besoin grandissant de se retourner pour la voir. Chaque pas sans la voir, sans être parfaitement sûr était une torture. Quand bien même il entendait sa voix qui le suppliait de ne pas se retourner, d'être patient.

Enfin, enfin il vit la lumière éclatante du jour, enfin il sentit l'air frais et la bruyère, enfin il entendit le chant des rivières et des oiseaux. Ils étaient si près, si proches de réussir.

Et dès l'instant où il fut tout entier dans la chaleur et la lumière du Soleil il se retourna pour voir Tant Aimée.

Mais, Tant Aimée était encore dans l'Ombre. Juste à un pas du Soleil. Elle eut juste le temps de faire un bref signe en direction du Poète avant que les ténèbres ne la saisissent et la dévorent, pour toujours.

Et ainsi se termine cette histoire… Ce qu'il advient du Poète ? Il pleura beaucoup, et longtemps. Il erra longtemps aussi sur les routes, à chercher sa mort. Mais les pierres refusaient de le heurter, l'eau de le noyer, l'air de lui manquer, les plantes de l'empoisonner. Ils l'aimaient trop pour cela. Il dut se résoudre à attendre le poids des ans pour l'étouffer et lui permettre de retrouver sa Tant Aimée, et durant ce temps il continua de chanter son chagrin et son histoire.